La fraude en col blanc Vers un capitalisme criminogène 3/5

ÉLÉMENTS : Comment combattre cette abstraction qu’est la haute finance ?

JEAN-FRANÇOIS GAYRAUD : Les militaires, comme les policiers, et en fait tous les professionnels confrontés à l’adversité, savent que le combat est perdu d’avance s’il existe un flou, une indétermination, sur la qualification ou de l’adversaire ou de l’ennemi. Une guerre implique de situer concrètement l’ennemi. Ainsi, toutes les guerres métaphysiques et abstraites de type « guerre à la drogue » ou « guerre au terrorisme » sont vouées à l’échec, faute d’avoir su ou voulu nommer précisément l’ennemi. On se lance alors soit dans des guerres sans fin – comme les Américains avec la « guerre au terrorisme » – ou on demeure au stade des mots et des velléités.

L’hostilité ne devrait donc pas désigner la Finance, dont au demeurant toute économie a besoin pour fonctionner, mais plutôt certains financiers, en l’occurrence des banques et des fonds d’investissements, et certaines pratiques. L’hostilité ne doit pas viser es qualités les institutions financières pour ce qu’elles représentent, ce serait à la fois puéril et vain, mais des comportements : en l’occurrence, la prédation, la spéculation et les fraudes diverses. Faute de quoi, l’échec est écrit d’avance. Il faut désigner des actes et des entités précises, non une chimère. La loi de régulation financière votée à l’été 2013 n’aura pas beaucoup bousculé les banques françaises. Comme l’avouera avec franchise le PDG de la Société générale Frédéric Oudéa, la loi ne touchera que 1 % des activités de sa banque. Tout ça pour ça… Les politiques ne nomment pas précisément l’ennemi par crainte révérencielle des puissances financières. Il y a en effet un gouffre entre tirer la langue au tigre et lui tirer la queue. Car dès que vous nommez avec précision et clarté votre ennemi, vous déclarez réellement la guerre. Sinon, vous restez au stade des rodomontades.

ÉLÉMENTS : Mais cette guerre innommable n’a-t-elle pas déjà été gagnée par les super-riches ? Ce qui était dans l’ordre des choses. Al Capone ne disait-il pas : « Le capitalisme est le racket légitime organisé par la classe dominante » ?

JEAN-FRANÇOIS GAYRAUD : Les politiques de dérégulation ont rebattu les cartes du partage de la richesse. Ce partage avait été relativement acceptable durant la période du capitalisme que l’on qualifiera de fordien et keynésien, les possédants ayant compris que la stabilité sociale et le bon fonctionnement de l’économie exigeaient une répartition décente de la valeur ajoutée entre le Capital et le Travail. Le contexte de la guerre froide y contribua largement puisqu’il s’agissait de maintenir de la cohésion face au péril rouge la menace communiste aura été un aiguillon utile. Le capitalisme financiarisé a remis en question ce compromis historique à partir des années 1980 avec la dérégulation-mondialisation. Faute d’ennemi historique à sa taille capable de limiter ses appétits, ce capitalisme débridé a laissé libre cours à ses tendances prédatrices et frauduleuses. Subitement, la lutte des classes, qui contrairement au mythe de la grande classe moyenne a toujours existé, a tourné en faveur des classes dirigeantes. Les classes moyennes occidentales ont vu leur pouvoir d’achat stagner, mis en concurrence subitement avec les travailleurs du reste du monde. La dérégulation-mondialisation a provoqué un vaste transfert de richesses du bas vers le haut de la pyramide sociale : la fameuse théorie du ruissellement a fonctionné en sens inverse de la doxa néolibérale. Dans ce rapport de force social, le bas de la pyramide sociale a été vaincu. Vous citiez Al Capone. Je vais le faire à mon tour : « On peut obtenir beaucoup plus avec un mot gentil et un revolver, qu’avec un mot gentil tout seul. » Les mafieux, qui sont des capitalistes dans l’âme à tendance monopolistique et belliqueuse, savent que le commerce relève autant du domaine de l’hostilité que de la douceur…

ÉLÉMENTS : Qu’est-ce qui vous fait dire que le capitalisme est devenu intrinsèquement criminogène ?

JEAN-FRANÇOIS GAYRAUD : Mon diagnostic est simple dans son énoncé sans être simpliste dans sa réalité. Le capitalisme contemporain a changé de nature depuis les années 1980. En devenant excessivement dérégulé, mondialisé et financiarisé, il est désormais criminogène au sens où il crée des incitations et des opportunités inédites à la fraude.

À suivre

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