L’angoissant avenir californien de l’Europe

La French Theory dans les habits des Beach Boys

La philosophie française – Foucault, Deleuze, Derrida – a exporté outre-Atlantique, sous le nom de French Theory, son nihilisme textuel. De là, il s’est mondialement diffusé, comme un rétrovirus, affectant le système immunitaire des peuples. Pour une bonne part, notre avenir dépendra de notre aptitude à résister à sa toxicité mortifère.

C’est une histoire d’allers et de retours, comme dans ces billets de train ou d’avion à coût réduit qu’on recherche à l’approche des grandes vacances, une histoire d’après l’histoire, un songe à moitié éveillé de voyage avorté mais sans cesse recommencé, qui aurait l’océan Atlantique comme courroie de transmission et le Quartier latin ou les Universités californiennes comme points d’ancrage.

C’est de cette (post)-histoire et de ces voyages alternés de la psyché occidentale que va dépendre assez largement l’avenir des nations européennes dans ce demi-siècle décisif que nous avons commencé de vivre il y a au moins vingt ans avec l’avènement définitif, quoique souvent contrarié, de la globalisation juridique et marchande et qui se prolongera tard, sans doute, dans les prochaines décennies de cette période crépusculaire – ou au contraire aurorale – qui nous attend.

C’est même déjà le deuxième acte de cette odyssée futuriste que nous voyons débuter aujourd’hui, depuis le printemps dernier, avec l’arrivée massive et ininterrompue, sur les côtes européennes et les frontières extérieures des Balkans, de millions de migrants irréguliers venus, à la demande expresse du gouvernement allemand et de la Commission de Bruxelles, depuis le Levant, la Mésopotamie, l’Afghanistan, l’Asie centrale et orientale ou la Chine, s’implanter et faire souche, hors de toute visée de citoyenneté politique ou historique, en terre d’Europe.

Elle peut paraître assez effrayante et stupéfiante par plus d’un trait, cette odyssée du futur, si du moins on la considère d’abord au vu seulement des déprédations culturelles, identitaires et économiques sans nombre qu’elle a d’ores et déjà occasionnées de façon exponentielle, mais quoi qu’il en soit, elle ne saurait vraiment surprendre que ceux qui ont déserté résolument le terrain des idées et de la philosophie politique depuis les cinquante dernières années. Car, encore une fois, ce n’est pas seulement dans les anticipations romanesques de Jean Raspail qu’il faut en chercher l’origine, mais surtout dans les aléas complexes et les bifurcations successives qui ont mené en terre américaine, avant de les ramener chez eux de façon pas toujours concertée, un certain nombre de philosophes radicaux et d’universitaires révolutionnaires européens durant la deuxième partie du XXe siècle.

Sur les ruines de la modernité marxiste-léniniste, une postmodernité libertaire et anticommuniste allait très vite s’épanouir, trouvant dans l’éloge de la dissidence, du mal, de la folie, du meurtre, du nomadisme, des parias, de l’étrangeté radicale, de la déconstruction, du refus de toute forme de socialité ou de continuité historique, un nouveau paradigme apte à susciter une autre figure, paradoxale et éminemment agressive, de messianisme social.

Jean-François Lyotard, un des concepteurs de cette nouvelle pensée dominante qui allait donc bientôt s’exporter dans les Universités américaines sous le nom de French Theory, lui avait fixé dès 1979 son bréviaire idéologique de base et son point de départ théorique : le thème, au sens quasi musical, de la « fin des Grands Récits » désignant sous ce concept toutes les philosophies de l’histoire qui, de saint Augustin à Karl Marx en passant par Vico et surtout Hegel, avaient prétendu accompagner et expliciter les grandes métamorphoses spirituelles et collectives de l’aventure humaine tout en postulant la réalité d’une continuité substantielle à l’œuvre derrière les ruptures apparentes de la modernité scientifique ou existentialiste.

Mais c’est Michel Foucault, sans doute, qui terminera dans les années 70 sa prestigieuse carrière universitaire conjointement au Collège de France et à l’Université Berkeley de Californie, qui sera le pape, ou plutôt l’anti-pape, incontesté de cette « nouvelle philosophie » à l’usage et au bénéfice de ce que le psychanalyste Pierre Legendre appellera un peu plus tard des hérétiques d’État.

Comme l’a très bien écrit François Bousquet dans le pamphlet qu’il a consacré à la destruction de l’idole de la French Theory : « Il s’est produit dans ces années-là, autour de cette poignée de noms, au crépuscule de la pensée occidentale, un événement capital : l’allégorie de la caverne, acte de naissance de la pensée européenne et parabole de sa quête de savoir, s’est renversée. Platon imaginait que l’homme allait s’élever sur les chemins de la connaissance, en s’arrachant aux arrière-mondes régressifs et barbares. Il se trompait. Le caverneux valait largement mieux que le lumineux. C’est là que tout se passe en vérité, au fond de la bouche d’ombre, dans les profondeurs de l’inconscient, dans la protestation des fous et les processus de désublimation. »

La grande obsession de Foucault, Derrida, Lyotard, Deleuze et leurs émules, c’est la Mort de l’Homme, prolongement postmoderne de la Mort de Dieu conceptualisée par Nietzsche dans son Zarathoustra et les fragments épars réunis sous le titre, et l’emblème, de La volonté de puissance.

La Mort de l’Homme, ici, implique une intention très précise qui va bien au-delà des desseins métapolitiques et antimétaphysiques du prophète de la Surhumanité : ce n’est pas l’individualisme exacerbé des modernes, bien sûr, qui est l’objet du ressentiment des universitaires franco-californiens de Berkeley ou de Stanford, mais la centralité du Sujet autour de quoi s’est élaboré, à partir de la métaphysique classique et postcartésienne, le concept philosophique d’identité.

[La « Multitude » à l’assaut des peuples]

L’identité, voilà l’ennemi. Bien plus que la classe bourgeoise, le capital, Dieu, la religion, la propriété privée, la nature primitive ou la morale.

L’identité donne au réel un centre et à l’individu un pôle psychique et symbolique où les héritiers du gauchisme de 68 verront l’origine, explicite ou inconsciente, de toutes les structures de pouvoir capables de se reproduire et de se survivre à travers les générations. Ce que la génération de la French Theory, de Foucault à Barthes en passant par Derrida, résumera par un seul signifiant, progressivement déconnecté de son signifié historique : celui de « fascisme ».

Tant que, chez les individus et les nations qui les ont vu naître, perdurera une identité plus ou moins pérenne, l’émancipation, la libération totale (au sens du vrai fascisme, cette fois) de l’individu ne se fera pas. C’est seulement dans un réel sans détermination, dans l’absence de sujet néantisé et libéré de toute origine, que le désir et la volonté surhumaine nous rendront enfin semblables au cadavre de Dieu, accomplissant paradoxalement la promesse du Serpent qui ouvre dans la Bible hébraïque la séquence de la finitude humaine.

Sur le plan politique, c’est Toni Negri, marxiste italien dissident et théoricien de « l’opéraïsme », qui donnera sa traduction idéologique à l’entité collective chargée, en un réseau diasporique et mondialisé d’individus de plus en plus massifiés et déterritorialisés, d’achever ce qui reste de l’ancien monde : ainsi va naître la « Multitude ».

Point n’est besoin de la théoriser longtemps : les centaines de milliers de zombies déracinés venus du monde entier s’échouer dans les banlieues des grandes villes européennes depuis ces derniers mois suffisent sans peine à décrire la réalité empirique du concept.

Car, avec l’avènement du néo-conservatisme aux États-Unis à partir des deux mandats de Ronald Reagan et de George Bush, l’Amérique renouera, au tournant du siècle, avec une quête néo-impériale à l’issue catastrophique mais qui rendra plus ou moins inéluctable la rupture de ce vieux messianisme judéo-protestant avec le nouveau qui était venu défier, sur les rives de la Californie ou les campus branchés de New York, pendant la fin de la guerre froide, la civilisation meurtrie et fatiguée de l’ancien monde européen.

Ainsi, c’est l’Union européenne supra et post-nationale qui deviendra, une fois Foucault et Derrida mis en terre, la dernière base de repli des terroristes postmodernes du concept, leurs héritiers, légitimes ou non (de Negri à Glucksmann en attendant la pitoyable Caroline Fourest, si l’on veut).

C’est de là qu’ils vont tenter, une dernière fois, d’incarner leur projet démiurgique et eschatologique, en justifiant et en légitimant l’implantation forcenée, comme un processus démentiel de colonisation à rebours, de « multitudes » bigarrées de migrants et de parias par millions, au lieu même de ce paradis multiculturel d’après l’histoire qui devait être initialement la Californie chantée par Etienne Roda-Gil et Julien Clerc en 1968, mais dont il est à craindre qu’elle ne soit l’Allemagne, l’Italie ou la France de demain et d’après-demain.

Entre le rêve disséminé de la postmodernité et les diverses résistances qu’elle a décidé de nommer « populismes », la course de vitesse a commencé. C’est son issue qui décidera du visage de l’Europe dans les décennies et les siècles à venir.

1). François Bousquet, « Putain » de saint Foucault. Archéologie d’un fétiche, Pierre-Guillaume de Roux, 112 p., 15 €

Fabrice Moracchini éléments N°158

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