Krisis : à la découverte des socialismes (texte de 2016)

Désormais revue trimestrielle régulière, Krisis publie un copieux numéro intitulé « Socialisme ? ». Nous avons interrogé son rédacteur en chef; Thibault Isabel.

Éléments : Parmi les contributions de ce numéro, il y a ce texte inédit en français de Christopher Lasch « Pourquoi la gauche n’a pas d’avenir ? ». Comment diable êtes-vous parvenu à mettre la main dessus ? En quoi ce texte est important ?

Thibault Isabel. Christopher Lasch est tout simplement l’auteur non conformiste le plus incontournable de ces cinquante dernières années! Bien avant Jean-Claude Michéa, il a montré que la gauche contemporaine avait rompu avec ses racines populaires et qu’au lieu de défendre les humbles contre les puissants, elle véhiculait l’idéologie nomade des élites mondialisées : la « Nouvelle Classe ». Le texte que nous traduisons date de l’époque où Lasch était victime d’une véritable chasse aux sorcières. Venu de la gauche radicale, il se retrouvait au cœur d’une intense polémique alimentée par ses anciens camarades. La gauche lui reprochait d’adopter des positions conservatrices en matière morale, religieuse et familiale. Lasch se défendait donc en dénonçant la « boboïsation » de la nébuleuse socialiste.

Éléments : Les médias ne cessent d’expliquer que la France se droitise, que la gauche a perdu la guerre culturelle et vous faites un numéro sur le socialisme. Paradoxal, non ?

T.I. En réalité, le socialisme n’a jamais été à proprement parler une idéologie de gauche. C’est un mouvement qui, au départ, vise à expurger la société de ses vices moraux et de ses injustices économiques. On a vu se succéder toutes sortes de socialismes, dont les idées n’étaient pas toujours les mêmes ; et l’on serait bien en mal de trouver un programme commun entre les anarchistes, les marxistes, les populistes agrariens ou les nationaux-bolcheviks, par exemple ! Le socialisme a connu des incarnations variées de part et d’autre du spectre politique. La notion de gauche ne viendra s’y greffer qu’assez tard, à l’occasion surtout de l’affaire Dreyfus, qui redéfinira les clivages sur des bases binaires. Quant à la gauche actuelle, elle n’est pas socialiste, mais gauchiste. Le gauchisme s’est surtout développé dans la seconde moitié du XXe siècle, avec l’essor de la société de consommation. C’est une idéologie libertaire, fondée sur la jouissance matérielle, l’hédonisme consumériste et le refus de toutes les contraintes. Elle est en fait parfaitement compatible avec l’idéologie libérale, ce qui explique les ralliements successifs de Tony Blair, Gerhard Schrôder ou François Hollande à l’ultra-capitalisme le plus outrancier ! L’extrême gauche elle-même est devenue pour une bonne part libertaire : sa seule différence avec le parti socialiste est qu’elle refuse encore de mettre son libéralisme moral en adéquation avec le libéralisme économique qui en est le complément naturel.

Éléments : Comment définiriez-vous ce véritable socialisme, que vous opposez au gauchisme ?

T.I. Le socialisme était multiple, et c’est précisément ce qui faisait sa force. Il y avait au XIXe siècle un incroyable bouillonnement intellectuel, qui se moquait des étiquettes et du prêt-à-penser. Certains socialistes étaient étatistes; d’autres fédéralistes. Certains restaient attachés à la nation; d’autres la fustigeaient. Certains voulaient abolir la propriété privée d’autres entendaient au contraire la défendre corps et âme. La lutte contre le capitalisme se manifestait sous des jours variés.

Dans son ensemble, le mouvement se révélait en revanche plutôt hostile au progrès. L’idéologie libertaire, forgée en 1857 par Joseph Déjacque, demeurait très minoritaire face au rigorisme moral des anarchistes conservateurs, qui dominaient le paysage. Les socialistes se distinguaient des réactionnaires sur le plan des idéaux, mais ils partageaient avec eux une vision sombre de la modernité. Ils militaient contre la prolifération des usines, qui détruisaient les anciens ateliers et transformaient les maîtres-artisans indépendants en vulgaires ouvriers de bas étage, bientôt réduits au travail à la chaîne. Le règne de l’industrie enlevait peu à peu toute initiative à l’employé, broyé dans le carcan d’un management dont on taisait encore le nom. Plus encore, les socialistes dénonçaient la mainmise grandissante des banques et de la finance.

La religion a aussi joué un grand rôle dans ces révoltes, en dépit d’un certain anticléricalisme. La majeure partie des pionniers du socialisme étaient profondément mystiques, comme Etienne Cabet, qui fut le fondateur du socialisme chrétien, mais aussi Victor Considérant, Robert Owen et Charles Fourier Louis Ménard défendit pour sa part un socialisme païen, qui devait établir le fédéralisme intégral sur la base des vieilles religions de l’Antiquité !

Krisis, Socialisme ? n°42, décembre 2015, 24€ La revue Krisis est disponible à l’abonnement (69 €) sur la librairie en ligne <krisisdiffusion.com> et au numéro dans les pages centrales d’Éléments.

éléments N°158 janvier-février 2016

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