L’essence métaphysique du paganisme (analyse de la véritable spécificité de la pensée païenne) 2/2

(analyse de la véritable spécificité de la pensée païenne) 2/2

La philosophie, effectivement, est capable (lorsqu’elle ne part pas de l’ego, mais du réel expérimenté en tant qu’il est, lorsqu’elle sait que le seul et véritable maître, c’est le réel), de par son jugement propre, de saisir et d’affirmer la vérité touchant l’Univers et les choses, et cette vérité est l’œuvre de son intelligence analytique, car le réel est structuré selon un ordre et une logique qui relèvent de l’ontologie, c’est-à-dire de la science de l’être. C’est ainsi qu’avant même Nils Bohr ou Costa de Beauregard, et sans l’aide du lourd appareillage des laboratoires de physique nucléaire, on savait déjà au IVe siècle avant notre ère en Grèce, que l’espace et le temps ne sont pas des idées pures ou des catégories a priori, ni un réel consistant, antérieur aux objets qui le remplissent, mais précisément les accidents propres aux substances matérielles, dimensives et permensives.

III. L’être et le temps

Examinons donc à l’aide de la logique analytique la thèse biblique d’une création « ex nihilo », et voyons si ce dont on nous parle, c’est-à-dire d’un état censé avoir précédé le monde, d’un état « d’avant le commencement », est une hypothèse crédible. Cet « avant le commencement » désigne un temps nous dit-on, mais de quel temps parle-t-on ? Y avait-il un temps avant le temps ? Cela n’a, pour dire les choses clairement, aucun sens, cela ne désigne rien; car il n’y a pas, et ne peut y avoir, deux temps, l’un avant où le monde n’existerait pas encore, l’autre après, le temps du monde, venant se superposer au premier comme un rail sur une voie préparée à le recevoir.

Si le monde est fini en arrière, il n’y a rien avant, ni temps ni autre chose. Il n’y a donc pas d’avant, il n’y a pas, et ne peut y avoir « d’avant le commencement ». Pour qu’il y ait eu un moment, fut-il un moment du rien, il faut qu’il y ait quelque chose, or un moment est une position du temps, est le temps, est une mesure des choses existantes. La durée est un attribut, et la durée d’une chose ne pouvant précéder cette chose, il est clair que si cette chose est le Tout, il ne peut y avoir de durée en dehors d’elle. Un jour, nous dit-on dans la Genèse, Dieu se décida à donner l’existence au monde. Un jour ! Quel jour ? Ce jour n’existe pas plus que cet « avant le commencement », il n’y a pas de durée où le loger. Le premier jour qui ait existé, c’est le premier jour du monde lui-même. Nous sommes, de ce fait, obligés d’admettre que le monde a toujours existé puisqu’il n’y a pas de jour où il n’ait pas existé !

La vérité, est que le temps commence avec le monde lui-même: il n’y a pas de temps en arrière; le tout du monde comprend aussi le tout de la durée. Le monde existe et a existé depuis tout le temps qui existe, il n’y a aucun temps possible où il n’ait pas existé, il n’y a pas, en toute logique, « d’avant le commencement » – le monde ne peut pas ne pas avoir toujours existé puisqu’il est. Quant à parler d’un temps « avant la création », d’un temps précédant le temps qu’inaugurerait la création, cela est une pure et chimérique imagination, une vision, un rêve enfantin. En effet, il ne peut y avoir continuité entre ce temps imaginaire et le temps réel, on ne met pas bout à bout un rêve et le réel. On ne peut faire commencer le monde qu’au début de la durée où il existe, car on ne compte les jours que de ce qui existe, ce qui n’existe pas ne peut pas se compter; il n’y a pas de premier jour pour ce qui n’a pas vu le jour: tout commencement est donc forcément une suite.

IV. L’être et le néant

Mais poursuivons, plus avant encore, notre raisonnement, et voyons les conséquences qu’impliquent la croyance en l’hypothèse d’un temps fini en arrière, c’est-à-dire d’un temps ayant commencé après n’avoir pas été. On n’y pense peut-être pas assez, mais si le temps est fini en arrière, on est obligé de se heurter au vide et ainsi de s’imposer à un contact entre le tout et le rien. Or entre l’être et le néant, entre le tout et le rien, il ne peut y avoir contact, « du rien, rien ne vient » (9). C’est d’ailleurs l’opinion de Mélissos de Samos lorsqu’il écrit : « Ce qui était a toujours été et sera toujours (…) car rien n’aurait pu, de quelque manière que ce soit, sortir de rien » (frag., B 8), (10). Surgir du néant c’est ne pas surgir du tout puisque le néant est une pure négation ; et voici cependant que l’on fait du néant un point de départ positif.

Le néant, « est » une pure négation d’existence, le néant « n’est » pas un état, le néant « n’est » que néant, (si toutefois nous pouvons employer le verbe « être » à propos du néant). Pour venir à l’être, ce que l’on implique en parlant d’une création, il faudrait qu’il y ait déjà de l’être, or « de ce qui n’est pas, rien ne peut surgir (…), rien ne peut être créé de rien » (11). Si l’on dit que Dieu a tiré le monde du néant, on sous-entend que du néant puisse apparaître quelque chose, mais le néant n’est pas et ne peut être un réceptacle dont quelque chose puisse être tiré. On l’a pourtant cru et enseigné! Il s’est même trouvé des théologiens chrétiens pour écrire : « le néant est une réalité, puisque Dieu en a tiré le monde » (12). Malheureusement on ne peut du néant faire succéder le monde, une succession dont un des termes est le néant est une absurdité manifeste! Du non-être à l’être, il n’y a ni proportion — ni relation possible — du néant, rien ne peut suivre. Il ne peut y avoir aucune possibilité concrète d’une création, aucun moment pour une initiative créatrice, il n’y a aucun fait nouveau qui aurait du néant avant lui. Dans le néant (si l’on peut ainsi s’exprimer), il n’y a point d’application pour une force, il n’y a ni situation ni modalité quelconque puisque le néant n’est pas, puisque le néant est la négation, l’absence totale d’être.

Tout phénomène, quel qu’il soit, s’explique par un antécédent d’où il procède, c’est une loi universelle intangible ; donc ou bien il n’y a pas de création au sens où l’entendent les théologiens juifs, chrétiens et musulmans, et par déduction le monde ne peut pas avoir été créé, ou alors quelque chose qui n’est pas Dieu échappe à la causalité de Dieu. À cette question il n’existe qu’un remède, puisque nous ne pouvons trouver de sens acceptable au mot création, il nous faut dire (comme l’affirment toutes les traditions extérieures à la révélation biblique) : l’univers n’est pas créé, il ne peut être ou avoir été créé de rien, et s’il n’a pas été créé de rien, c’est qu’il est, fut et demeurera. Il est l’être qui en tant que tel ne peut « provenir », puisque pour qu’il y ait de l’être maintenant, il faut obligatoirement qu’il y en ait eu toujours, car la vie vient du vivant, l’être vient de l’être.

Après avoir très rapidement souligné les difficultés relatives à la thèse créationiste, l’hypothèse d’un premier jour nous devient impensable, la précession du temps et de l’être par le néant aboutit au vide. Or le vide, dans ce cas, serait au minimum un espace ou une durée où l’on pourrait loger quelque chose; ce serait une capacité définie, avec des dimensions. Ce serait donc de l’être, car on ne peut pas dire que ce qui a des dimensions ne soit rien, il en est de même du temps.

Dire qu’à un moment donné le temps n’existait pas, c’est dire encore qu’il existait. Il ne peut donc pas y avoir de vide temporel à l’extrême bord de l’être, l’être ne peut être bordé par rien, ne peut se voir précéder par rien. On est toujours dans l’être, on ne peut rien supposer d’antérieur à l’être d’autre que de l’être. Dire qu’il puisse exister un état de non existence, serait jouer avec les mots: une négation n’est pas un état. Le rien n’étant rien, en affirmant que le monde fut créé du néant, on ne dit en réalité que du vent. Affirmer que le monde, le cosmos, sont créés du néant, c’est faire préexister le néant, or le néant, nous l’avons vu, ne peut en aucune façon exister ou même préexister, sous peine de cesser d’être du néant. Si le néant était, ce ne serait plus du néant. En conséquence le néant n’étant ni existant, ni préexistant, on peut en conclure que rien ne se crée ni ne se fait à partir de rien. L’être est premier, inévitablement. « L’être est, le néant n’est pas » (13), avait déjà énoncé Parménide, dans son poème qui est comme la parole aurorale de la philosophie ; oui l’être est, car la création du monde à partir de rien est un mythe théologique biblique, une expression impropre à laquelle il est impossible de trouver un sens acceptable. « Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l’a fait, disait déjà Héraclite, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s’allumant en mesure et s’éteignant en mesure » (14).

V. Conclusion

En définitive, nous espérons être parvenu à montrer en quoi, aucun espoir sérieux d’une restauration de la pensée païenne n’est envisageable sans une interrogation fondamentale sur l’être.

Les éléments qui peuplent et enchantent le monde dans les religiosités païennes, ne peuvent trouver à affirmer leur vie sans une profonde compréhension des bases métaphysiques qui les sous-tendent. C’est d’ailleurs faute de cette compréhension que le christianisme a pu se développer, avec une telle facilité, parmi les populations antiques. S’il est donc nécessaire de rallumer certains feux, c’est celui de l’intelligence de l’être qui prime en premier lieu, c’est le seul qui ne soit pas symbolique et donc inutile. Si c’est à partir de l’être que pourra se déployer une nouvelle aurore du sacré, c’est que, « ce n’est qu’à partir de la Vérité de l’être que se laisse penser l’essence du Sacré » (15). La région de l’être est identique à la région du sacré, « le Sacré, seul espace essentiel de la divinité qui, à son tour, accorde seule la dimension pour les dieux, ne vient à l’éclat du paraître que lorsque, au préalable et dans une longue préparation, l’être s’est éclairci et a été expérimenté dans sa vérité » (16).

La question de l’être est l’unique question de la pensée, et ceci n’est pas une simple formule, car c’est elle qui commande l’ensemble de toutes les régions de l’étant, dont en premier lieu celle du sacré et donc du religieux dans lequel il s’exprime. Aborder la question du paganisme uniquement au niveau de son folklore, c’est confondre le fond et la forme. Seule l’expérience de l’être est une expérience fondatrice, qui nous permettra : « de refluer en nous-mêmes dans notre propre vérité » (17). La pensée doit rassembler notre « habiter », récapituler le pli de l’être et de l’étant, découvrir l’être comme « fond de l’étant » (18), c’est-à-dire effectuer un saut dans l’être en tant que tel. Toutes les tentatives de restauration d’une religiosité païenne, sont de naïves plaisanteries si elles ne sont pas fondées sur une authentique démarche philosophique. La philosophie fut et reste, l’expression la plus achevée de la pensée digne de ce nom. Elle seule représenta un véritable obstacle aux affirmations chrétiennes, et ce n’est pas pour rien qu’il lui fallût de si longs siècles avant de pouvoir resurgir dans son autonomie, alors que dieux, déesses, elfes et fées, parvinrent rapidement à se déguiser sous les masques des saints et des apparitions, et continuent d’ailleurs toujours à y vivre fort bien.

L’ histoire n’est rien d’autre que l’histoire de la vérité de l’être, elle est assignée à un destin en forme d’appel par delà le retrait du Sein. Si, selon la fort belle expression de Hegel, « l’’esprit du monde utilise les peuples et les idées pour sa propre réalisation » (19), l’histoire du monde est donc bien le jugement du monde. Le chemin du savoir répondant à l’essence du dire silencieux, s’accomplira comme mise en lumière de la substance invisible qui séjourne dans le temps, et ceci par delà mythes, symboles et fables de la piété affective. La pensée des choses présentes est le lieu où s’entrecroiseront occultation et dévoilement, le lieu qui livrera la mêmeté de l’être et de la pensée, selon l’intuition lumineuse de Parménide ; « comme l’Être absorbe l’essence de l’homme par la fondation de sa vérité dans l’étant, l’homme fait partie de l’histoire de l’Être, mais seulement en tant qu’il se charge, qu’il perd, qu’il omet, qu’il libère, qu’il sonde ou qu’il dissipe son essence par rapport à l’Être » (20).

Ce n’est donc, si nous l’avons bien compris, que par l’exercice d’une extrême tension de nature ontologique, que nous pourrons revenir à notre source originelle… si tant est que nous l’ayons un jour quittée !

Jean-Marc Vivenza.

Notes :

  • (1) On est surpris aujourd’hui, grâce aux recherches récentes, de voir à quel point cette distinction, qui semblait fondatrice il y a peu de temps encore, n’obéit en réalité qu’à une convention de langage, tant il apparaît, en effet, que les tendances monothéistes ou hénothéistes ont travaillé en profondeur la pensée païenne (Mésopotamie, Égypte, Iran, Grèce, Rome), et influencèrent très fortement le polythéisme originaire des Hébreux en l’orientant vers une monolâtrie jalousement exclusive, tant est si bien que Misson écrit : « le monothéisme païen a bien préparé le terrain du christianisme ». (cf. Lumière sur le paganisme Antique, A. Neyton, Ed. Letourney, 1995).
  • (2) ( Gen., 1, 1), Bible de Jérusalem, DDB, 1990.
  • (3) Aristote, Organon, V, Les Topiques, Vrin, 1987.
  • (4) P. de La Briolle, La Réaction païenne, vol II, 1934.
  • (5) Nouveau Testament, T. B. S., 1988.
  • (6) P. Grimal, La civilisation romaine, Arthaud, 1960.
  • (7) Ier Concile de Constantinople, (IIème œcuménique, 381).
  • (8) (11 Mac., Vll, 8), Bible de Jérusalem, DDB, 1990.
  • (9) Proclus, Commentaires sur le Timée, t. I, Belles Lettres, 1968.
  • (10) J-P Dumont, Les écoles présocratiques, Folio, 1990.
  • (11) Lucrèce, De Natura Rerum, I, 56, Flammarion, 1986.
  • (12) Fridugise de Tours, De Nihili et Tenebris, Patrol. Iat., 1526.
  • (13) Parménide, Le Poème, PUF, 1987.
  • (14) Héraclite, Fragments, PUF, 1983.
  • (15) M. Heidegger, Lettre sur l’humanisme, Aubier, 1980. (16) Ibidem.
  • (17) M. Heidegger, Essais et Conférences, Gallimard, 1990.
  • (18) M. Heidegger, Questions IV, Gallimard, 1990.
  • (19) G-H F. Hegel, Leçons sur l’histoire de la philosophie, t. III, Vrin, 1978.
  • (20) M. Heidegger, Nietzsche, t. II, Gallimard, 1991.

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/42

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s