Le jour où les fleurs de lys flottèrent sur Alger

Le jour où les fleurs de lys flottèrent sur Alger

Même avec quelques mois de retard, il n’est pas trop tard pour saluer l’anniversaire de la prise d’Alger par les troupes du maréchal de Bourmont, le 5 juillet 1830, voilà 170 ans.

« Nous reviendrons ! » avait promis le MM chevalier de Malte français Pons de mm Balaguer en plantant sa porte dans la porte Bab-Azoun lorsque Charles-Quint avait tenté de s emparer d Alger en 1541. Trois siècles plus tard, le 5 juillet 1830, le maréchal de Bourmont, tenant cette promesse, y entrait en vainqueur, réalisant une autre prophétie qui prédisait que la ville blanche serait conquise par des soldats vêtus de rouge, couleur du képi et des pantalons – garance – des fantassins français.

Plusieurs raisons avaient déterminé le roi Charles X et son gouvernement à décider de l’expédition contre la régence turque d’Alger.

La plus souvent citée tient à une créance du dey d’Alger sur la France : en 1797 le Directoire avait acheté à la régence 15 000 quintaux de blé, pour 24 millions de francs. Le dey Mustapha Pacha avait confié le marché à des intermédiaires appartenant à deux riches familles juives d’Alger, les Bacri et les Busnach, qui s’adjugèrent une marge de 300 % sur le marché et exigèrent des taux d’intérêts faramineux sur les paiements différés.

La dette française traîna jusqu’à ce qu’en 1820 un accord soit signé entre la Régence et la France, qui versa 4,5 millions aux Busnach et Bacri… lesquels se gardèrent de rentrer à Alger. Dupé et furieux, le dey Hussein Pacha persécuta les comptoirs français de La Calle et du Bastion de France, et en vint, le 30 avril 1827 à souffleter publiquement le consul de France d’un coup de chasse-mouches.

Cette offense venait s’ajouter aux coups portés au commerce en Méditerranée par les corsaires d’Alger, dont les prises allaient gonfler le Trésor du dey et alimenter les bagnes en esclaves chrétiens. Pour mettre un terme à la piraterie barbaresque, Charles X décida, au lendemain de l’insulte faite au consul Delval, d’envoyer une division navale bloquer le port d’Alger. Les vaisseaux français remportèrent plusieurs combats navals contre des corsaires qui tentaient de forcer le blocus, mais en 1830, deux bricks participant au blocus, le Silène et l’Aventure, s’échouèrent à l’est d’Alger. Plus de 80 marins français furent massacrés et décapités, les autres – plus d’une centaine – emprisonnés. Entre temps, le 3 août 1929 les Turcs d’Alger avaient de nouveau offensé la France en canonnant La Provence, vaisseau de l’amiral de La Bretonnière, venu parlementer sur la foi d’un sauf-conduit du dey.

La coupe était pleine. En dépit de l’opposition de la Chambre – et de celle de l’Angleterre, qu’irritait le projet français -, Charles X décida de s’emparer d’Alger et confia le commandement d’un corps expéditionnaire de 30 000 hommes au général de Bourmont. Celui de la flotte chargée de convoyer les troupes et de les appuyer de ses feux fut donné à l’amiral Duperie, choix lourd de conséquences politiquement proche de l’opposition, Duperré allait tout faire pour retarder l’expédition.

Pluie mortelle sur la Casbah

Le 14 juin, le débarquement des troupes eut enfin lieu, dans l’enthousiasme, dans la baie de Sidi-Ferruch, en dépit des contre-attaques désordonnées de la cavalerie ennemie. La véritable offensive turque se produisit au matin du 19 juin et se solda par la victoire des Français, qui célébrèrent une messe d’action de grâce dans le village de Staouéli.

Les 24 et 26 juin, de nouvelles attaques turques ne connurent pas plus de succès. Au soir du 30 juin, Bourmont arriva devant la citadelle du Fort-L’Empereur, aux portes d’Alger, auquel les Français donnèrent l’assaut le 4 juillet, au lendemain d’un pilonnage de la ville par les vaisseaux de Duperré qui ne produisit pas beaucoup d’effet. Constatant que les canons français ouvraient des brèches dans ses murailles, le commandant de la citadelle décida de la faire sauter, ce qui provoqua une effroyable explosion et une pluie mortelle de pierres sur la Casbah d’Alger. Comprenant qu’il n’était plus en mesure de résister, le dey menaça de faire sauter la Casbah elle-même. Bourmont, craignant cette éventualité, préféra entrer en pourparlers et lui proposa de se retirer où il le souhaiterait avec ses femmes, en emportant ses biens personnels. Par ailleurs, il garantissait la liberté des musulmans de pratiquer leur religion à Alger, dont il s’engageait à protéger les habitants.

La capitulation fut signée au matin du 5 juillet et les troupes françaises pénétrèrent dans la ville « dans une pagaille absolue (…) après s’être longtemps égarées dans d’inextricables entrelacs de haies d’aloès, de lauriers-roses et de figuiers de barbarie », écrit Georges Fleury(1) Avant 15 heures, salués par 21 coups de canon tirés par La Provence, les drapeaux blancs fleurdelisés flottèrent sur la Casbah. Ils n’allaient pas y demeurer longtemps. À Paris, les « Trois glorieuses » – trois jours d’émeutes, du 26 au 29 juillet – aboutirent à l’abdication de Charles X et à l’accession au trône, le 31 juillet 1830, de Louis-Philippe, roi des Français. Informé des événements, Bourmont, élevé au maréchalat après la prise d Alger repoussa les offres du nouveau gouvernement et voulut rapatrier le gros du corps expéditionnaire en France pour marcher sur la capitale, mais il se heurta au refus de Duperré. Celui-ci fit allégeance au nouveau régime, qui l’en récompensa en l’élevant à la dignité d’amiral de France, en attendant que la propagande n’en fasse l’unique vainqueur d’Alger.

Le 18 août 1830, les trois couleurs remplacèrent les fleurs de lys et le 2 septembre, le général Clauzel débarqua à Alger pour remplacer Bourmont. Comme on lui déconseillait de s’embarquer pour la France, le vrai conquérant d’Alger s’embarqua pour les Baléares sur un vieux brick affrété à ses frais, Duperré lui ayant refusé un bateau. Il emportait dans un coffret le cœur de son fils Amédée, lieutenant de grenadiers blessé mortellement au combat de Sidi-Khalef le 24 juin. Avant de mourir, le jeune officier avait souhaité : « Espérons que mon sang servira à apaiser les ennemis de mon père. »

1). Georges Fleury, Comment l’Algérie devint française, coll. Tempus, éd. Perrin.

monde&vie 2 novembre 2010 n°834

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