Racisme-antiracisme : les métamorphoses de la question identitaire 1/2

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Pierre-André Taguieff est depuis plusieurs décennies, le spécialiste incontesté des questions liées au racisme et à l’antiracisme. Nous l’avons interrogé à la fois sur son œuvre immense et sur les évolutions qu’il a très tôt perçues, des thématiques racistes, antiracistes et antisémites, il n’y a pas d’éclaireurs plus pertinent en France sur tous ces sujets. Cet entretien relativement complet, forme une belle introduction à son œuvre. Nous l’en remercions.

Propos recueillis par l’abbé G. de Tanoüarn

En choisissant le racisme comme principal sujet d’études depuis la publication de La Force du préjugé en 1988, vous avez décidé de « penser l’impensable ». Quelle est votre première intuition, celle autour de laquelle, comme dit Bergson, un écrivain tourne toute sa vie ?

C’est une question fondamentale plutôt qu’une intuition directrice, disons la question de l’identité, et qui peut se formuler deux manières. Tout d’abord, comme une interrogation inquiète sur moi-même, en évitant l’écueil du narcissisme : qui suis-je ? Ensuite, sous la forme de la quatrième question kantienne : qu’est-ce que l’homme ? Ou : qui sommes-nous ? On ne saurait répondre directement à de telles questions, qui s’entrecroisent en se présupposant l’une l’autre.

Répondre à la première implique de faire d’une expérience existentielle l’objet d’une réflexion sans fin. Répondre à la seconde revient à exposer les grandes lignes d’une philosophie. Et pourtant, elle se pose alors même qu’on est un grand débutant en la matière. C’est en m’interrogeant sur l’humanité de l’homme, ou, si l’on préfère, sur ce qui fait que les humains sont ce qu’ils sont (ni des dieux, ni des animaux, certes, mais quoi donc ?), que je me suis heurté à un dilemme que je n’ai cessé de retrouver sous de multiples formes, et qu’on peut résumer par la question les humains se définissent-ils par des traits universels ou par leurs différences culturelles ? Et comment surmonter l’antinomie de l’universalisme et du particularisme (ou du relativisme, du différentialisme, etc.) ? C’est dans ce cadre philosophique que j’en suis venu à m’interroger sur les « questions de race » et les différences raciales, et à découvrir qu’à travers leur hvperpolitisation dans les racismes comme dans les antiracismes au cours du XXe siècle, les vrais problèmes avaient été obscurcis tandis que s’imposaient nombre de faux problèmes. Mon principal apport, dans ce domaine, et ce dès 1984-1985, a été de mettre en évidence l’apparition d’un nouveau racisme paradoxal, un néoracisme que j’ai baptisé « racisme différentialiste et culturel », distinct du racisme classique, c’est-à-dire du racisme biologique et inégalitaire. A chacun de ces deux racismes correspond une forme distincte d’antiracisme : l’antiracisme différentialiste oppose le droit à la différence à la vision de l’inégalité des races, tandis que l’antiracisme universaliste récuse le racisme différentialiste au nom de l’unité du genre humain.

Sept ans plus tard, en 1995, vous n’hésitez pas à publier Les Fins de l’antiracisme, en élargissant considérablement votre objet d’étude. À l’époque, qu’appeliez-vous « les fins de l’antiracisme » ? Pensiez-vous déjà qu’un certain antiracisme se développait comme une idéologie ?

Depuis plusieurs années, je m’étonnais de l’absence de toute réflexion sérieuse, chez les intellectuels antiracistes, sur les valeurs fondatrices et les fins ultimes de leur combat. Sur quelle idée de l’humanité de l’homme fonder l’antiracisme ? Faut-il privilégier les valeurs et les normes individuo-universalistes ou celles qui relèvent du traditio-communautarisme (« droit à la différence », « lutte pour la reconnaissance », etc.) ? Comment caractériser la société non raciste ou post-raciste de l’avenir ? Comment penser la « justice raciale » ? Toute discrimination est-elle condamnable ? Une totale égalité des conditions est-elle possible et désirable ? Suffit-il de disqualifier la notion de « race humaine » pour faire disparaître le racisme ? etc. Non seulement ces questions restaient sans réponses, mais elles n’étaient jamais posées. Pour la plupart des militants antiracistes, il suffisait de répéter qu’être raciste, c’est mal ou immoral, irrationnel et dangereux, voire criminel (« le racisme tue »). Installés confortablement dans le camp du Bien, de la Vérité, de la Justice et de la Paix, ils ne s’interrogeaient pas sur les fondements de leur engagement ni sur les dilemmes moraux qu’ils pouvaient rencontrer. Ils ne se souciaient pas non plus d’analyser les phénomènes qualifiés de « racistes », ni de démontrer la vérité ou la justesse de leurs thèses. Ils se contentaient de réciter les dogmes du catéchisme antiraciste, constitué en Europe depuis la fin du XIXe siècle sur la base d’un certain nombre d’affaires, d’affrontements et de crises, résumables par divers « anti-ismes » : anticolonialisme, anti-antisémitisme, antinationalisme, antinazisme et antifascisme, etc.). La diabolisation litanique remplaçait la réflexion et l’examen critique. Le racisme incarnant le Mal, le Faux ou le Mensonger l’Injuste et la Violence, les intellectuels antiracistes n’avaient plus qu’à émettre des mises en garde et à lancer des anathèmes. Face aux individus jugés « racistes », l’action antiraciste se réduisait à une exclusion symbolique, cette stigmatisation étant accompagnée d’indignation morale et de dénonciation édifiante. La diabolisation semblait suffire, accompagnée ou non de condamnations judiciaires dans les sociétés démocratiques dotées d’un antiracisme d’État. Dans Les Fins de l’antiracisme, mon livre le plus « inactuel » (au sens nietzschéen du terme), j’ai tenté de problématiser tout ce qui, dans le champ de l’antiracisme, s’était figé en une orthodoxie et un discours sloganique, un nouveau « jargon de bois ». Cet ouvrage était tellement hors de l’esprit du temps qu’il n’a suscité aucune controverse dans les médias, simplement une gêne, une sidération ou une incompréhension polie. Mais il a eu ses lecteurs attentifs dans tous les camps politiques, qui ont tiré des leçons du choc produit par cette critique intempestive des idées reçues.

Vous découvrez finalement que le racisme évolue, que l’antisémitisme évolue et, au tournant des années 2000, vous publiez un certain nombre d’ouvrages sur ce que vous nommez « la nouvelle judéophobie ». Qu’entendez-vous par cette expression ? Pourquoi inventer un autre terme par rapport au vieil antisémitisme ?

On doit souligner le caractère mal formé du mot « antisémitisme » (qui commence à être employé en Allemagne à l’automne 1879), tributaire d’une vision racialiste de l’histoire fondée sur la thèse de la lutte entre les « Sémites » et les « Aryens » (ou « Indo-Européens »), depuis longtemps abandonnée par les anthropologues, les historiens et les linguistes en Occident. Elle date d’une époque, la deuxième moitié du XIXe siècle, où l’on confondait ordinairement la langue et la race, où l’on passait des langues sémitiques à la « race sémitique » ou aux « races sémitiques », en même temps que des langues indo-européennes à la « race indo-européenne » (ou « aryenne »). Lorsqu’il est question des attitudes contrastées face aux Juifs, on constate qu’il y a un néologisme manquant, celui qui désignerait proprement la haine des Juifs, un terme incluant le préfixe ou le suffixe « miso » du grec misos haine), opposé au néologisme désignant l’amour des Juifs, « judéophilie ». Dans l’usage, la place du terme manquant est occupée tant bien que mal par « judéophobie », « phobie » signifiant étymologiquement « peur », et plus précisément, dans le néologisme « judéophobie », crainte irrationnelle – car il est des peurs empiriquement justifiées. Comme « xénophobie », le mot « judéophobie » est employé en dépit de l’étymologie : « phobie » est utilisé en suffixe dans les deux cas pour exprimer avant tout la détestation et signifier la haine. En dépit de son équivocité, le mot « judéophobie » est moins inadéquat que son rival « antisémitisme », qui présuppose l’existence d’une « race sémitique » ou aux « Sémites » opposée à la « race aryenne » (ou aux « Aryens ») – chimères racialistes dont l’histoire est désormais bien connue.

A suivre

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