Oui aux complots, non au complotisme

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L’affiche du film Moonwalkers (2015), littéralement « ceux qui ont marché sur la Lune ». Mais voilà, ont-ils bien marché sur la Lune ? Dans le film d’Antoine Bardou-Jacquet, l’un des meilleurs agents de la CIA doit rencontrer Stanley Kubrick pour le convaincre de filmer un faux alunissage au cas où la mission Apollo 11 échouerait…

La « théorie du complot » boule complot d’une théorie ?

Brandir la menace de la théorie du complot est devenu une sorte de réflexe conditionné pour les journalistes. L’histoire n’a pourtant jamais été chiche en complots de toute sorte. Il en va différemment du complotisme délirant : son inépuisable imaginaire conspiratif le conduit souvent aux portes du réel. Mais il y a de la marge entre voir des complots nulle part et en voir partout.

Un spectre hante le monde : le complotisme, qui tétanise les salles de rédaction, terrifie les ministres et sape la confiance dans les institutions. Haro sur le complot, répète-t-on sur tous les tons et toutes les ondes ! L’Éducation nationale publie des vidéos anticomplotistes, les recteurs d’académie organisent des journées d’étude, l’AFP ouvre des cellules de fact cheeking, les médias centraux multiplient les services de « désintox ». Oui, le complotisme les rend fous. À quand une chaire au Collège de France avec Jean-Michel « Aplatie » ou Jean-Jacques Bourdin sur la théorie du complot ?

Ah, cette théorie ! Une petite merveille qui verse dans le double écueil auquel le complotisme nous expose tous : voir des complots partout et n’en voir nulle part. Eh bien, le propre de cette théorie, c’est de voir des complotistes partout et des complots nulle part. Sa formulation même est un piège rhétorique, puisqu’elle postule qu’il ne saurait y avoir de complots, sinon rhétoriques, sinon théoriques. Ce qui revient à professer une méconnaissance abyssale de l’histoire, singulièrement de l’histoire du pouvoir. On n’ose rappeler à tous ces ignorants que l’histoire universelle est jalonnée de complots, peu importe qu’ils aient réussi ou échoué. Dès qu’il y a du pouvoir, il y a des secrets, des intrigues, des conjurations – pour le conserver ou le conquérir. Sauf à basculer dans des sociétés purement délibératives, transparentes à elles-mêmes, comme dans les sinistres fantasmes de Jùrgen Habermas, il y aura toujours des complots.

[ Le complot de l’absence de complot ]

S’interdire de les évoquer, c’est s’interdire de comprendre les rapports de force et les luttes d’influence, c’est se priver des moyens de penser la domination, c’est laisser le pouvoir à ceux qui disent qu’il n’y a pas de pouvoir et abandonner l’usage des complots à ceux qui proclament qu’il n’y a pas de complot. Quel est le crime parfait ? Celui qui est parvenu à faire croire qu’il n’y a pas eu de crime. Et le complot parfait ? Faire croire qu’il n’y a pas de complot. Ainsi procède la théorie du complot, qui n’est jamais que le complot de l’absence de complot. Elle est même redevable du complotisme à un autre titre, celui d’insinuer qu’il y aurait un complot des complotistes – contre le cercle de la raison, contre les médias « légitimes », contre la rationalité. Une sorte de « méta-complot », pour parler comme François-Bernard Huyghe, fin connaisseur des arcanes de l’influence. Dit autrement, la « théorie du complot » n’est que la « théorie de la théorie du complot » (Renaud Camus). Elle a pris dans les médias centraux un caractère obsessionnel, obsidional, exclusif, irréfutable, suivant les traits caractéristiques de l’imaginaire complotiste. Car le complotisme, c’est d’abord un imaginaire narratif accolé à un délire interprétatif. En quoi, il se distingue radicalement des complots réels.

Il faut suivre sur ce point Frédéric Lordon, dont les analyses mordantes se démarquent de la doxa intellectuelle, lorsqu’il recommande de penser les complots de manière non complotiste. D’abord parce que le complotisme est intellectuellement paresseux et moralement confortable. Ensuite parce qu’il exonère le complotiste de toute responsabilité (c’est toujours la faute des autres) et rend un hommage involontaire à l’intelligence de l’adversaire. Enfin et plus largement parce que le complotisme est au complot ce que les mauvais romans sont à la grande littérature. Cela ne fait certes pas de Balzac un mauvais romancier, mais si nous devions le lire seulement pour son amour des sociétés secrètes, Ponson du Terrail ou Dan Brown feraient très bien l’affaire. Ce qui n’est pas le cas. Dont acte.

Qu’est-ce que le complotisme ? C’est une manière d’envisager le monde comme une conspiration placée sous le sceau du secret et de la malignité, pareil à un théâtre d’ombres et de marionnettes où une poignée d’illuminés tire les ficelles, comme le Joseph Balsamo de Dumas. Il est voué à romancer le réel, trop trivial, trop impersonnel. Il lui dessine un visage, lui attribue un nom propre et lui prête des calculs monstrueux, magiques, ingénus : dominer le monde, ni plus ni moins.

[ La causalité diabolique ]

Pierre-André Taguieff, auteur de La foire aux illuminés. Ésotérisme, théorie du complot, extrémisme (2005), reprend ce mot de Julien Gracq, qui va très loin : « Nous avons moins soif de vérité que de révélation. » Plus que la vérité, la révélation : définition de la religion ou du complotisme (mais ici c’est la même chose). Surchauffé au frisson du secret et de la toute-puissance illimitée, l’imaginaire complotiste explique l’inexplicable, rend visible l’invisible. Ce sont ses vertus simplificatrices qui le rendent aussi séduisant. Il fonctionne comme une « structure médiatrice et allégorique imparfaite » (Fredric Jameson), mais néanmoins nécessaire, à charge pour lui de rendre intelligible le monde comme naguère la cosmogonie ou la théologie. Il a du reste pris la suite des divinités maléfiques dans la croyance populaire, cherchant partout la main du Diable, les forces occultes qui président aux destinées du monde. C’est ce que Léon Poliakov a appelé d’une formule saisissante la « causalité diabolique ». Poliakov est parti d’une réflexion d’Albert Einstein : « Les démons sont partout, il est probable que d’une manière générale la croyance dans l’action des démons se trouve à la racine de notre concept de causalité. »

Universel, de toutes les époques, on en vient même à penser que le complotisme répond à un besoin fondamental de l’âme humaine : l’intentionnalité. Les psychologues dans leur jargon parlent de « biais d’intentionnalité ». Ils veulent dire par là que notre cerveau est ainsi fait qu’il attribue des causes intentionnelles à des événements extérieurs qui sans cela resteraient irrationnels ou mystérieux (« Il y a forcément quelqu’un derrière », « Ce n’est pas un hasard si… ») Les créationnistes parleraient de dessein intelligent, mais le dessein ici est indifféremment intelligent ou malveillant. Bref, il a l’immense mérite d’inscrire la contingence du monde, sa phénoménalité chaotique, son désordre indéchiffrable, dans une chaîne causale. C’est le bras séculier du Diable. Karl Popper parle d’un processus de « laïcisation des superstitions religieuses ». C’est du reste à Karl Popper qu’on doit une des « réfutations » les plus convaincantes du complotisme. Selon les critères poppériens, le complotisme n’est pas réfutable, tant la déraison complotiste n’offre aucune prise à la critique scientifique. Popper ajoute même que, pour fonctionner à plein, un complot (et il y en a quantité, à ses propres dires) ne peut produire ses effets que dans des univers placés sous vide, sans interactions. Dès qu’il y a des interactions, elles produisent des effets inattendus et indésirables. Tel est le « paradoxe des conséquences » énoncé par Max Weber. En résumé, si complot il y a, il ne se déroule jamais comme prévu – voici ce que dit en substance Karl Popper. Mais les règles épistémologiques fixées par l’auteur de La société ouverte et ses ennemis se heurtent à l’ironie d’un réel qui ne se laisse pas enfermer dans des équations logiques. C’est dans ces failles que se glisse l’imaginaire complotiste.

[ Psychologie du complotisme ]

Cet imaginaire a brutalement ressurgi après le 11 septembre et la seconde guerre d’Irak. Peut-être sa longue hibernation n’était-elle qu’un effet d’optique que l’avènement du Web a brisée. Internet n’a d’ailleurs pas réinventé le complot, il l’a seulement sorti de ses niches antimaçonniques, rosicruciennes, soucoupistes. Viral, le complot est devenu mondial, en haut débit et libre accès. C’est la nouveauté par rapport aux âges antérieurs. Il faut remonter au XVIIIe siècle, avec en point d’orgue la Révolution française, pour voir le complotisme adopter ses traits modernes, à l’ubiquité près, sans pour autant se défaire de ses racines archaïques (le complot lépreux, l’empoisonnement juif). Les Mémoires pour servir l’histoire du jacobinisme (1797-1798) de l’abbé Barruel s’inscrivent dans cette veine-là, réduisant la Révolution française à n’être qu’un sabbat infernal de jacobins, de francs-maçons et d’Illuminati. Au fou !

Dans sa « psychologie du conspirationnisme » (Critiques – Théoriques, L’Âge d’Homme, 2003), Alain de Benoist a parfaitement démontré combien le complotisme, de Cagliostro à l’abbé Barruel, examine l’histoire du monde comme l’action souterraine de forces occultes : les initiés supérieurs, les Juifs, les jésuites, les francs-maçons, etc. Le complotiste en est l’interprète. C’est un enquêteur tatillon et vétilleux qui collectionne les fétiches de preuves comme une banque de données devenue folle. Du mytho au parano, de l’illuminé à l’allumé, il est toujours comptable de ses assertions, qu’il assimile à des preuves.

Sous quelque angle qu’on l’aborde, le complotiste présente un caractère délirant, péremptoire, docte, professoral. Rien ne ressemble plus à sa crédulité que son hypercriticisme, et réciproquement. « Douter de tout pour ne plus douter du tout », comme l’a plaisamment fait remarquer Taguieff. L’histoire du monde est ramenée à un affrontement manichéen qui enferme le complotiste dans une vision procédurière et policière de l’histoire. Raison pour laquelle on a souvent rattaché la personnalité de ce dernier à l’univers paranoïaque, tant il est hermétique aux objections, cuirassé dans ses certitudes, prisonnier de ses idées fixes, retranché du monde extérieur perçu comme une tentative de viol et de désinformation.

[ Le petit bout de la lorgnette ]

Pour toutes ces raisons, Raoul Girardet disait du complotisme qu’il repose sur une « même construction morphologique ». Il présume l’action cachée de forces obscures, mais il les rend extraordinairement transparentes à elles-mêmes par la précognition du complotiste. Prenant les vessies pour des lanternes et les lanternes pour des soucoupes volantes, sa mécanique argumentative décline toutes les formes de paralogisme et de sophisme, par amalgame, par ignorance, par exclusion, c’est-à-dire qu’elle décompose le réel pour n’en retenir que des tranches. Il déroule un récit historique rempli de trous, mais à la logique imparable, où les effets répondent au plan initial sans jamais que la moindre interférence vienne en dévier la trajectoire. Le hasard est banni. Rien n’est fortuit. Tout est dissimulé. Les causes apparentes sont des leurres qui n’expliquent rien, sauf pour le complotiste. Lui sait, lui a tout compris. Il est dans le secret des dieux, étant initié, pareil finalement aux maîtres du monde qu’il n’a démasqué que pour en reproduire la logique délirante. De là vient qu’il recourt volontiers à un registre oraculaire, inspiré, prophétique, s’imaginant que la petite histoire contrôle la grande.

Car pour le complotiste, il y a toujours quelqu’un derrière, jamais quelque chose. Il se focalise sur les hommes et ignore les processus sans acteur et les procès sans sujet, pour reprendre une grille d’analyse chère aux structuralistes, plus spécialement à Louis Althusser. Il ignore les effets impersonnels des structures, les logiques systémiques, le poids des déterminations sociales, la dynamique des systèmes, leur autonomie et leur inertie, les interactions entre les acteurs. Cela fait beaucoup. Il prend la partie pour le tout, le détail qu’il grossit démesurément pour l’ensemble. Il ne cherche que ce qu’il a déjà trouvé et ne trouve que ce qu’il cherchait déjà. Il ne comprend pas que les structures sont plus puissantes que les agents. Nul besoin pour elles de se camoufler, elles agissent en pleine lumière. « Seuls les plus petits secrets ont besoin d’être protégés. Les plus gros sont gardés par l’incrédulité publique », avertissait Marshall McLu-han. Vu du petit bout de la lorgnette, le monde finirait presque par ressembler à un immense complot.

[ À complotisme, complotisme et demi ]

Disant cela, on en viendrait presque à épouser la ligne de défense des médias centraux contre le complotisme. Mieux vaut au contraire faire l’hypothèse que le complotisme n’est que l’image renversée desdits médias. Les journalistes voudraient nous convaincre de ce que nous sommes entrés dans l’ère de la postvérité. On ne demanderait qu’à les croire s’ils ne s’illustraient pas du matin au soir dans l’exploitation sans vergogne des faits alternatifs. C’est le faux sans réplique, décrit par Guy Debord. Or, ce faux a trouvé une réplique dans le contre-journalisme sauvage et la littérature conspirationniste qui fleurissent sur Internet. C’est sur ce vaste appareil de mensonge – et contre lui – que le complotisme contemporain a poussé. Il en est même une des réponses. Il n’a d’ailleurs échappé à personne qu’il y a de bons complots (le complot russe) et des mauvais (le complot américain), un complotisme autorisé par le Système et un complotisme proscrit. L’univers complotiste a toujours fonctionné dans une troublante relation de symétrie. Exemple : Rudy Reichstadt, le fondateur du site Conspiracy Watch, auteur de L’opium des imbéciles. Essai sur la question complotiste, le type même du complotiste mainstream qui voit des complots partout(1).

Le Système veut à tout prix conserver son monopole sur l’information « légitime ». Dès lors, il s’agit de disqualifier toute parole dissidente. L’univers complotiste fournit à ce titre un repoussoir commode par ses outrances. Mais désencombré de son folklore, le complotisme nous dit pourtant quelque chose de la crise de la presse. « Le conspirationnisme n’est pas la psychopathologie de quelques égarés, écrit Frédéric Lordon, il est le symptôme nécessaire de la dépossession politique et de la confiscation du débat public. » Le public a cessé de croire aux versions officielles. De ce point de vue, le complotisme a une dimension libératrice, quand bien même les versions qu’il donne du réel ne sont pas moins fantaisistes que celles des médias centraux. Il n’empêche : mieux vaut être sa propre dupe que la dupe des autres.

1. Pour la deuxième année consécutive, la fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch ont commandé à l’Ifop une enquête sur le complotisme. 2019 confirme 2018.65 % des Français croient à au moins une thèse complotiste. Et 21 % à au moins 5 énoncés. Comme de bien entendu, les plus complotistes sont des mongoliens, jeunes et sous-éduqués, qui ont tendance à enfiler un gilet jaune et à voter Marine Le Pen.

François Bousquet  éléments N°181 janvier 2020

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