1936, quand le peuple souhaite être orphelin 2/2

La force des gauches, ce sont les victoires obscures de la démocratie villageoise et cantonale, la connaissance exacte du milieu, la trame serrée des intérêts locaux et personnels, la solidarité du clan, la pratique administrative que donne une longue possession. Leur faiblesse, c’est de ne pouvoir rompre avec l’internationale, l’antipatriotisme, la révolution, l’anarchie. Ce sont là les réserves indispensables et cachées, celles qu’on a mobilisées le 12 février 1934 et le 14 juillet 1935, celles qui, en cas de péril réactionnaire, cessent le travail, élèvent les barricades et fournissent les combattants. Aucun chef radical n’échappe durablement à leur joug nécessaire. Même sous les ministères de concentration et d’union, il reste toujours au sein du groupe un noyau d’irréductibles qui maintiennent farouchement le contact avec le communisme et qui s’en vont défiler de la Bastille à la République, parmi les poings fermés, les pancartes séditieuses, les drapeaux rouges et les cris de mort. Procession symbolique ! Pèlerinage expiatoire ! À l’effarement des bourgeois, tandis que la rente monte et que les possédants se rassurent, le régime en tremblant se retrempe dans ces pieux cortèges. Il n’y manque que les têtes coupées au bout d’une pique. Mais les temps se sont affadis et la Troisième République n’est qu’un rabougrissement de la Première.

Pas d’ennemi à gauche ! C’est la loi, c’est le souverain mot. Il explique pourquoi les ministères d’union sont si passagers, si fragiles. « Les observateurs superficiels, a écrit Abel Bonnard, s’étonnent de l’accord qui s’établit entre les hommes de gauche et ceux de l’extrême-gauche, quand ils mesurent l’intervalle qu’il y a entre eux ils ne prennent pas garde que cette distance est une descente et qu’un radical n’a qu’à se laisser aller pour arriver parmi les révolutionnaires celle qui le sépare des modérés, au contraire, peut paraître petite si on la mesure en l’air, mais elle est marquée en fait par un abîme, car les modérés, si déchus qu’ils soient, représentent pour les radicaux les restes de tout ce qu’ils veulent abolir » Ce sont les débris d’une société haïe on se venge encore sur eux d’un temps qu’ils ont eux-mêmes oublié, sans doute parce qu’ils étaient indignes d’en conserver le souvenir.

Ainsi le radicalisme se trouve tour à tour tiraillé par une opportunité de plus en plus impérieuse, qui sous l’aiguillon du péril le contraint à l’alliance avec les droites, et la logique profonde du régime qui, le danger écarté, le ramène à la révolution. Chaque retour du balancier fait naître d’un côté ou de l’autre des espoirs immenses chaque infidélité fait naître les mêmes déceptions et les mêmes colères. S’il est vrai que la démocratie vit de la division, on peut dire que les oscillations du radicalisme ont pour effet d’amortir les heurts. Avec quelque complaisance, les radicaux se flattent d’avoir épargné à la France la guerre civile. Sans nous, disent-ils, le pays se serait coupé en deux partis irréconciliables. L’un aurait dû écraser l’autre. En nous portant tantôt d’un côté et tantôt de l’autre, nous avons empêché le pire.

Les radicaux n’ont pas tort. Mais pendant ce jeu, qu’est devenu le pays ? A-t-il grandi ? A-t-il prospéré ? A-t-il vu ses rivaux s’incliner devant sa sagesse ? Hélas ! Le pays sent confusément qu’il use contre lui-même le meilleur de ses forces. Sans trop savoir ce qu’il désire, il appelle autre chose, quelque chose d’humain et de possible, un régime solide et modéré qui gouvernerait sans opprimer qui imposerait la conciliation sans étouffer les esprits, qui contraindrait les citoyens à servir sans les transformer en automates ou en perroquets…

Ce qui rend cette inquiétude si pathétique, c’est qu’on a tout fait pour faire perdre au Français le sens de son histoire. Il n’est plus soutenu par la voix puissante des générations qui ont fait sa patrie. Entre elles et lui s’élève une muraille épaisse de préjugés, d’ignorances, de colères. Le Français ne sait encore que dire non. Quand il entend les marxistes proclamer que tous les hommes sont frères, il voudrait être fils unique. Quand il entend les dictateurs se nommer les pères du peuple, il souhaite être orphelin.

Pierre Gaxotte

La terreur rose décrite par Alain Laubreaux

Ce texte étonnant et toujours actuel (« Pas d’ennemi à gauche » n’est-il pas le credo de nos gouvernements « de droite » ?) que tout journaliste ou même tout historien souhaiterait avoir écrit est la préface que le futur Immortel Gaxotte, alors directeur de Je Suis Partout, donna à La Terreur rose, long reportage d’Alain Laubreaux publié juste avant la « drôle de guerre » et dont La Reconquête, courageuse et dynamique maison créée au Paraguay par Alain Régniez, nous propose une « édition conforme à l’édition originale de 1939 ». On y retrouve toute la vivacité du journaliste formé à bonne école puisqu’il avait été le secrétaire d’Henri Béraud, sa puissance de description (de la terreur que la CGT faisait régner aux usines Renault par exemple), son don de débusquer la cocasserie sous les ignominies, son insolence envers les puissants ah, « La dernière halte du juif errant », chapitre où est décrite la campagne électorale menée en avril 1937 dans le Minervois par le socialiste Jules Moch, « plus noir et plus lugubre encore qu’à l’ordinaire » avec « sa voix huileuse » au « timbre sordidement victorieux, comme d’un canard qui vient d’échapper au coutelas du cuisinier » et sa compréhension pour le petit peuple, fût-il égaré et complice de la « dictamolle » que fut le Front Populaire.

Les contemporains qui ne jurent que par le « journalisme d’investigation » (sur des sujets sans risques de préférence) écraseront de leur mépris ce « journalisme à l’ancienne », pratiqué sur le terrain, où le narrateur ne dédaigne pas de faire revivre la « France d’en bas », de s’encanailler dans les mastroquets pour y recueillir la vox populi. Mais de ce kaléidoscope naît un féroce tableau des années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale, des personnages qui provoquèrent la terrible défaite de mai-juin 1940 après avoir fait régner leur « terreur rose » en France même.

Comme la plupart des livres des rédacteurs de Je Suis Partout, celui d’Alain Laubreaux qui, également collaborateur du Cri du peuple et du Petit Parisien, réussit après la Libération à s’exiler à Madrid où il mourut en 1968, après avoir été condamné à mort par contumace en 1947 par la Cour de Justice de la Seine pour sa participation à la collaboration et ses « articles antisémites » était devenu introuvable. On se réjouira de pouvoir à nouveau le lire.

J. L.

La Terreur Rose, 308 pages, avec neuf illustrations, 28 €. La Reconquête <www.editionsdelareconquete.com>. Diffusion Primatice, 10 rue Primatice 75013. Tél. 01-42-17-00-48. Peut être également commandé (32 € franco) à Editions des Tuileries, 1 rue dliauteville, 75010 Paris.

Écrits de Paris N° 719

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