Cette « radieuse Algérie » d’avant la conquête française 2/2

« On ne voit pas un seul médecin à Alger ni dans le reste du royaume. Les bigots mahométans en censurent l’usage. Ils prétendent que c’est tenter Dieu que de prendre dans les maladies internes des remèdes prescrits par l’art de l’homme. J’ai vu le dey Baba Hali emporté par une fièvre violente sans qu’on pût l’engager à prendre aucun remède : quoi qu’un habile chirurgien françois, qui était son esclave, lui promît guérison, il rejeta tout secours sous prétexte que le nombre de ses jours était fixé par les décrets éternels. » (Laugier de Tassy op. cit.)

(…) « Il est facile de concevoir que la médecine n’est pas à Alger dans un état brillant. On donne aux docteurs le nom de thibid et toute leur science est tirée d’une traduction espagnole de Dioscoride. Leur étude favorite est celle de l’alchimie. Leur manière de traiter les malades paraîtrait singulière à un praticien d’Europe. Ils versent du beurre fondu sur les blessures nouvelles ; dans des cas de rhumatismes, ils font des piqûres avec la lancette sur les jointures les plus affectées ils appliquent le feu à un ulcère obstiné dans les inflammations, ils couvrent la tête du malade de feuilles de certaines plantes médicales et pour les morsures de scorpions ou de serpents, ils emploient de l’ail ou des oignons mâchés. En Barbarie, un professeur de médecine n’a de confiance qu’aux remèdes extérieurs. » (Pananti, op. cit.)

L’ESPAGNE, MESSAGÈRE DE CHARITÉ

(…) « Il n’y a que la charité de l’Espagne qui ait consacré un fonds pour l’établissement d’un petit hôpital où l’on reçoit les esclaves chrétiens. » (Raynal, op. cit.)

(…) « Cet hôpital (espagnol) était trop étroit encore, malgré tant d’agrandissements, pour le nombre de ceux qu’on y présentait de sorte que les lits des malades arrivaient jusqu’à l’autel où l’on célébrait les saints mystères de Dieu, leur hôte et leur protecteur. On y recevait les chrétiens libres comme les chrétiens esclaves, de toutes les nations sans distinction. (…) Ainsi la charité avait tout créé à Alger, le rachat des esclaves, l’hôpital, l’église, le cimetière. » (Nettement, op. cit.)

(…) « Le capitaine Croker visita aussi l’hôpital espagnol, ainsi nommé parce qu’il est entretenu aux frais de l’Espagne. Il y vit, étendus sur la terre, des vieillards, des femmes, des enfants. Tous avaient des jambes tellement enflées et ulcérées que leurs plaies paraissaient incurables. Il remarqua surtout, au milieu de plusieurs autres femmes, une pauvre Sicilienne qui fondit en larmes en lui disant qu’elle était mère de huit enfants en lui en montrant six qui étaient esclaves avec elle depuis treize ans ! La plupart de ces femmes avaient été enlevées dans des descentes faites par les Barbaresques sur les côtes de l’Italie. En quittant ce lieu d’horreur, le capitaine rencontra des esclaves mâles que l’on ramenait du travail au bagne, conduits par des infidèles armés d’énormes fouets ; plusieurs d’entre eux étaient pesamment chargés de chaînes. » (Shaw, op. cit.)

Les trois-quarts des terres en friche

Alors que les Romains avaient su admirablement mettre en valeur la terre africaine, celle-ci, après l’invasion arabe, était redevenue inculte et improductive. Il appartenait à la France de rendre à la prospérité des régions ! telles que la plaine de la Mitidja orgueil de notre Algérie qui, avant l’œuvre splendide de nos colons (combien y moururent à la peine ?), était si insalubre qu’un Arabe tel que Hamdan-Ben-Othman Khodja traite de « chimérique » le projet d’assainissement élaboré dès la conquête par l’armée civilisatrice du maréchal Bugeaud.

L’histoire devait montrer ce dont étaient capables des Français héroïques à une époque où des intellectuels n’avaient pas inventé le « crime de colonisation ».

(…) « L’industrie est et doit être nulle chez des peuples plongés dans des ténèbres aussi épaisses. On n’y connaît aucun art agréable, et ceux de nécessité première y sont très imparfaits. Le plus important de tous, l’agriculture, est encore dans l’enfance. Les trois-quarts du terrain sont en friche et le peu qui est labouré l’est sans intelligence. » (Raynal, op. cit.)

(…) « Avec le sol le plus beau de la terre, il est impossible de trouver une contrée qui soit plus négligée que l’État d’Alger. Il est à peine besoin de dire que là où les trois-quarts du territoire ne sont pas cultivés, l’agriculture doit être dans le dernier état d’abandon. À peine le soc de la charrue laisse-t-il une trace sur les terres labourées (…) Dans l’Etat d’Alger il se fait une grande quantité d’huile d’olives qui, en général, n’est pas d’une bonne qualité parce qu’on ne sait pas la bien préparer. On laisse croître l’olivier sans jamais le tailler, et son fruit en souffre beaucoup. Le vin qui est fait par des esclaves chrétiens est aussi bon que celui des Roses en Espagne, mais il perd aisément son goût et se conserve peu. On fait le beurre en mettant le lait dans une peau de chèvre qui est suspendue et qu’on frappe de chaque côté avec des bâtons jusqu’à ce que le beurre puisse être foulé par la main.

Ces procédés donnent un mauvais goût au beurre, qui de plus se trouve rempli de poils. On moud le blé dans des moulins que trois chameaux font tourner. Les cultivateurs ne connaissent point les engrais des terres et se bornent à mettre le feu au chaume et aux herbes sauvages, usage qui produit quelquefois de graves accidents. » (Pananti, op. cit.)

(…) « La plaine de la Mitidja est coupée par la rivière d’Elarach qui a son embouchure dans la rade à une lieue d’Alger. C’est une superbe plaine de dix lieues de long sur deux lieues de large, elle va aboutir aux montagnes de l’Atlas habitées par les Cabaïlis. Il s’en faut malheureusement beaucoup qu’elle soit toute cultivée, elle est remplie de lacs et de terres en friche. Les gens d’Alger et le béilik y ont des métairies d’ici et de là, où on met une petite maison pour le maître et des cabanes de jonc pour les cultivateurs maures ; on appelle ces cabanes gourbis. Pour en défendre l’entrée au vent, on applique sur les côtés des bouses de vache. » (Venture de Paradis, op. cit.)

(…) « Si ce malheureux pays pouvait, par l’enchaînement des choses, jouir encore une fois des bienfaits de la civilisation, Alger, aidé des seules ressources de la plaine de Mitidja, deviendrait une des villes les plus opulentes des côtes de la Méditerranée. Mais l’action silencieuse du despotisme barbare de son gouvernement ne laisse à sa surface que le désert, la stérilité et la solitude. » (Shaler)

« Je visite chaque année cette plaine au printemps, je craindrais la fièvre dans toute autre saison et même à cette saison, j’ai le soin de prendre avec moi de l’eau de Cologne et d’autres préservatifs contre le mauvais air je fais aussi une provision d’eau que j’apporte d’Alger pour ma boisson. Cette plaine est comme un marais durant l’hiver pendant l’été et l’automne, la fièvre y séjourne continuellement, au point qu’il est fort difficile de s’en préserver » (Sidi Hamdan-Ben Othman Khodia, Aperçu historique et statistique sur la Régence d’Alger, 1833)

Instruction et condition féminine

(…) « Il n’y a rien de si misérable que la vie des gens qui habitent les campagnes et les montagnes d Alger. Ils n’ont pour toute nourriture que du pain d’orge et du couscoussou fait avec de la mantague ;  ils ne connaissent point la viande, ni les herbages, ni les fruits. Si tous les gens de la campagne mangeaient du pain de froment, peut-être la récolte de blé ne suffirait pas. Les hommes et les femmes ne portent point de chemise : la même haïque qui leur sert le jour leur sert la nuit pour se couvrir. Leur lit, et c’est encore les plus aisés, est une simple natte de jonc sur laquelle ils s’étendent. Pendant l’hiver ils sont obligés de recevoir dans leur tente leurs moutons, leurs vaches et leurs chevaux. La femme est occupée toute la journée à moudre son orge avec un petit moulin à bras. C’est elle qui a le soin d’aller chercher l’eau et le bois. Ils ne s’éclairent jamais pendant la nuit qu’à la lueur d’un peu de feu : ils ne connaissent point l’huile. « (Venture de Paradis, op. cit.)

« Le maître punit les fautes de ses écoliers de la bastonnade assis comme ils sont sur des nattes avec les jambes croisées, pieds nus, il lui est aisé de leur lier ces derniers avec un instrument fait exprès, nommé falaca, qui les tient collés ensemble. Il les fait ensuite tenir par quelqu’un dans une situation presque perpendiculaire et y applique avec une règle ou un bâton autant de coups qu’en mérite la faute. » (Laugier de Tassy op. cit.)

« Toute l’instruction qu’on donne aux enfants consiste à les envoyer à l’école, où ils apprennent à lire et à répéter cinquante ou soixante aphorismes du Coran. Quand un enfant est susceptible de ce gigantesque effort d’instruction et de science, son éducation est finie. » .) « Les sectateurs de Mahomet trouvent plus convenable à leur politique barbare de couvrir les yeux du cheval condamné à moudre le blé. » (Pananti, op. cit.)

« Les gens de lettre, appelés alfagui et talbi, sont pour l’ordinaire des imposteurs qui font usage du peu de talents qu’ils possèdent avec la seule vue de maintenir la plus profonde ignorance dans la populace. Les Imams et les Musulmans, exclusivement dévoués à l’étude du Coran, forment une barrière impénétrable contre la connaissance » (Pananti)

« Leur ignorance en mathématiques est telle qu’ils n’ont pas les premières notions de l’arithmétique et de l’algèbre. » (Shaw)

« Il n’y avait aucune librairie, aucun café où on lût les papiers-nouvelles, aucune société, aucun individu même dont on pût tirer une idée nouvelle. Comment en effet un peuple rempli de préjugés si barbares se livrerait-il à l’étude ? Et, avec son esclavage et son indolence, encouragerait-il des améliorations ? (Pananti)

« Très peu de femmes ont ici quelque idée de religion. On regarde comme tout à fait indifférent qu’elles prient ou non qu’elles aillent à la mosquée ou qu’elles restent chez elles. Elles sont en conséquence élevées dans l’ignorance la plus grossière. Elles ne semblent faites que pour être les dupes des hommes. » (Laugier de Tassy op. cit.)

Justiciers (à vendre)

« Le cadi ou juge est nommé par la Porte ottomane, approuvé du grand moufty ou patriarche ottoman de Constantinople. Il juge et décide toutes les affaires qui regardent la loi mais comme ce juge achète indirectement son emploi à Constantinople et qu’il vient pour s’enrichir, il se laisse aisément corrompre. » (Peysonnel, op. cit.)

« Il n’y a point de code civil en Barbarie il est suppléé par le Coran, de manière que toute la doctrine de la jurisprudence, algérienne repose sur l’interprétation du divin livre et de ses saints commentateurs » (Pananti)

« La justice, tant civile que criminelle, se rend ici d’une manière très sommaire, sans écriture, sans frais et sans appel, soit par le dey le cadi ou le raïs de la marine. » (Shaw op. cit.)

« Le châtiment réservé aux Juifs est le feu, le décollement, la pendaison et les crocs, et le dernier supplice pour les femmes est d’être noyées. Les Juifs qui méritent la mort sont toujours brûlés et c’est à Bab-el-Wad qu’on dresse le bûcher. C’est là aussi le lieu du supplice pour les chrétiens, il est à Bab-Azoun pour les Maures. Ceux-ci, de même que les chrétiens, ont la tête coupée ou sont pendus les crocs ne sont que pour les Maures dans des cas très graves. Ils sont aux deux côtés de la porte de Bab-Azoun attachés aux remparts on y jette le coupable qui y reste accroché par un membre, et il y expire dans des supplices affreux. » (Venture de Paradis, op. cit.)

Accord européen sur la nécessité d’une intervention

« Le lecteur s’étonnera qu’à une puissance aussi insignifiante, aussi méprisable, ait été si longtemps abandonné le privilège de gêner le commerce du monde et d’imposer des rançons qu’on ne pouvait discuter ; il s’étonnera que les grandes puissances de l’Europe soient allées, au prix de sacrifices immenses d’hommes et d’argent, établir des colonies aux dernières limites du monde, tandis qu’une poignée de misérables pirates conservait, sous leurs yeux, la jouissance paisible de la plus belle partie du globe et les soumettait à des conditions qui ressemblaient beaucoup à l’hommage d’un vassal. Les Algériens, dont le système politique a pour principe la piraterie, s’arrogent insolemment le droit de faire la guerre à tous les Etats chrétiens qui n’achètent pas leur bienveillance par des traités. » (Shaler, op. cit.)

« Toutes les grandes puissances, par une politique peu généreuse, ont longtemps cherché à se conserver la navigation libre de la Méditerranée aux dépens des petites. Cependant, toutes consentent aujourd’hui à être honteusement tributaires des forbans d’Alger sous différentes dénominations. (…) « On pourrait ici faire une observations très juste : c’est que les traités faits avec les Algériens lient les puissances européennes, mais ils ne les lient jamais eux-mêmes. Lorsqu’il y a quelque chose qui les embarrasse, ils s’en affranchissent, et lorsqu’on veut argumenter contre eux d’après les clauses du traité, ils répondent – Celui qui a signé un pareil traité n’est pas un saint et on peut légitimement revenir du tort qu’il a fait au beilik par une stipulation irréfléchie. D’ailleurs, si cela vous déplaît, la porte est ouverte et vous pouvez vous embarquer – Ce raisonnement péremptoire ferme ordinairement la bouche des consuls et coupe court à leurs réclamations. » (Venture de Paradis, op. cit.)

« Ou nous nous trompons, ou nous croyons avoir dit ce qu’ill fallait pour démontrer que le repos, que la fortune, que la dignité de l’Europe chrétienne exigeaient la fin des brigandages que s’est permis durant trois siècles, que se permet encore l’Afrique septentrionale. Cette vérité frappe également l’aveugle multitude et les politiques raisonnables. » (Raynal, op. cit.)

« Une guerre semblable ayant le rare avantage d’être d’accord avec l’humanité et une saine politique ne pourrait manquer d’être populaire. » (Pananti, op. cit.)

« De petits intérêts de commerce ne peuvent balancer les grands intérêts de l’humanité   il est temps que les peuples civilisés s’affranchissent des honteux tributs qu’ils paient à une poignée de barbares. » (Intervention de M. de Chateaubriand à la Chambre des Pairs rapportée par Raynal)

« Pendant que l’on s’occupe des moyens d’abolir la traite des noirs et que l’Europe civilisée s’efforce d’étendre les bienfaits du commerce sur la côte occidentale de l’Afrique, ceux de la sécurité des personnes et des propriétés dans l’intérieur de ce vaste continent, il est étonnant qu’on ne fasse aucune attention à la côte septentrionale de cette même contrée, habitée par des pirates qui, non seulement oppriment les naturels de leur voisinage, mais les enlèvent et les achètent comme esclaves pour les employer dans les bâtiments armés en course. Ce honteux brigandage ne révolte pas seulement l’humanité mais il entrave le commerce de la manière la plus nuisible puisqu’un marin ne peut naviguer aujourd’hui dans la Méditerranée, ni même dans l’Atlantique, sur un bâtiment marchand sans éprouver la crainte d’être enlevé par ces pirates et conduit esclave en Afrique. » (Mémoire sur la nécessité et les mesures à prendre pour détruire les pirateries par Sir Sydney Smith, envoyé de l’Angleterre au Congrès de Vienne, daté de Londres, 30 août 1814, cité par Raynal, op. cit.)

« À quel peuple est-il réservé de dompter ces forbans qui glacent d’effroi nos paisibles navigateurs ? Aucune nation ne peut le tenter seule, car si l’une d’elle l’osait, peut-être la jalousie de toutes les autres y mettrait-elle des obstacles secrets. Ce doit donc être l’ouvrage d’une ligue universelle. Il faut que toutes les puissances maritimes concourent à l’exécution d’un dessein qui les intéresse toutes également. Ces États, que tout invite à s’allier à s’aimer, à se défendre, doivent être fatigués des malheurs qu’ils se causent réciproquement. Qu’après s’être si souvent unis pour leur destruction mutuelle, ils consentent donc à prendre les armes pour leur conservation la guerre aura été du moins une fois utile et juste. » (Shaw op. cit.)

« C’est surtout aux peuples subjugués que celle-là deviendrait utile : ils recevraient de leurs vainqueurs des lois, les sciences, les arts et le commerce, les moeurs de la civilisation remplaceraient la barbarie, les terres ne seraient plus sans culture et les productions du sol un fardeau pour leurs propriétaires. » (Pananti)

« Les conquêtes seraient d’autant plus sûres que le bonheur des vaincus en serait la suite. (…) Puisse un semblable projet se réaliser un jour ! » (Shaw op. cit.)

Écrits de Paris N° 717

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s