Machiavel Le Prince

machiavel Le Prince.jpegLa Grèce eut Socrate, Platon et Aristote, l’Angleterre, Thomas Hobbes, la France, Jean Bodin et l’Italie, Machiavel. Et l’on pourrait en mentionner d’autres qui concoururent de semblable manière à l’édification de la science politique européenne et, plus précisément, d’une certaine conception européenne du politique.

Incontestablement, Nicolas Machiavel, fut de ceux-là. Sans le reclus disgracié de San Casciano – dont, quelques siècles plus tard, un Carl Schmitt saura habilement se souvenir – la pensée politique européenne souffrirait d’une ineffable carence.

Bréviaire de l’homme d’État

Dédié à Laurent de Médicis, cet opuscule de 26 courts chapitres ayant pour titre originel De principatibus « Des principautés » triomphera à la postérité avec Le Prince, œuvre désormais universellement connue suscitant, encore aujourd’hui, d’abondants commentaires. Fonctionnaire de la République de Florence, un temps au zélé service du « très splendide et très magnifique » César Borgia, Machiavel tentera, par ce texte fameux, de s’attirer les bonnes grâces du nouveau régime. Tiré de sa longue expérience des « choses modernes » comme de ses méditations soutenues des bons auteurs et « des choses antiques » (Aristote, Plutarque, Dante…), Le Prince se présente comme un véritable bréviaire de l’homme d’État. À le lire aujourd’hui, l’on se rend rapidement compte, avec effarement, que nous ne sommes plus gouvernés par des chefs à l’échine d’airain, mais à peine administrés par des mollusques louvoyants. Plus souvent citée que lue, parfois incomprise, l’œuvre met en évidence les extraordinaires vertus du souverain aux antipodes de celles du commun – qui, au contraire, les prend prosaïquement pour du cynisme, preuve qu’il n’entend strictement rien à la conduite politique des peuples et qu’il est périlleux, en démocratie, de lui en confier la lourde charge. Commander un État n’est pas « manager » une entreprise mais suppose d’exceptionnelles qualités qui s’apprécient à l’aune du Bien commun, cette raison d’État en majuscule. Machiavel sera d’ailleurs l’inventeur du terme État qui fera florès dans toute la pensée politique et constitutionnelle européenne.

La force brute

Machiavel postule une observation de bon sens les hommes sont, dans leur grande majorité, inconstants, fourbes, cupides, veules et violents. Il faut donc leur opposer la force brute, non pour les détruire mais pour circonscrire les inévitables excès de leur âme inhérents à leur incoercible condition. En cela, il se veut réaliste et ne cultive aucune illusion sur la nature humaine.

De ce constat, s’ensuit logiquement un strict amoralisme dictant la conduite des affaires publiques qui est exclusivement tendue vers la sauvegarde de l’État et non indexée sur les vies et destinées individuelles. Ce qui serait qualifié de rançon ou racket à l’échelle privée, se pare des atours de la fiscalité au niveau de l’État. La légitime défense des particuliers se mue en peine de mort pour toute puissance investie du monopole de la violence légitime. Bref, avec Machiavel, la politique s’émancipe de la morale, non pour discréditer celle-ci mais pour sanctuariser celle-là.

Folio Gallimard, 480 poges, 7,50 euros

Aristide Leucate Réfléchir&Agir N°62

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