Mai 68 du gauchisme juvénile au capitalisme libéral-libertaire

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Mai 68 du gauchisme juvénile au capitalisme libéral-libertaire 1.jpegMai 68 n’est pas un phénomène né spontanément en France. Il est la rupture d’un point d’équilibre au sein d’une société qui défend encore des valeurs traditionnelles dont le général De Gaulle a épuré les meilleurs défenseurs (en 1944 à la Libération puis en 1962 à la fin de l’Algérie française).

Mai 68 a ainsi fait place nette aux forces de la subversion, mais aussi à un courant déconstructiviste souterrain qui, depuis plus de cinquante ans, travaillait à détruire l’ordre ancien pour donner naissance à une société ouverte, permissive, fluide. De fait, les gauchistes ont contribué à faire tomber les dernières digues qui empêchaient la mainmise totale du marché sur nos existences.

Un mot revient en permanence dans la logorrhée gauchiste, cette « maladie infantile du communisme » dont parlait Lénine. Ce mot, c’est celui d’émancipation. Il faut faire table rase de ce que nous sommes en tant qu’homme et peuple depuis la nuit des temps. Il faut s’émanciper de son appartenance raciale, de son appartenance sexuelle, de sa culture, des traditions, bref de tout déterminisme. En première ligne dans ce combat mené avec acharnement depuis l’entre-deux guerres, il faut citer l’École de Francfort dont Mai 68 fut le catalyseur.

Une nouvelle conception révolutionnaire du monde

« Les intellectuels ne sont pas l’élite d’une nation, ils en sont la merde » disait Lénine. Née en 1923 avec la fondation de l’Institut pour la recherche sociale, fermé par les nationaux-socialistes dix ans plus tard, tous ces animateurs (juifs) s’exilent aux États-Unis. Ils sont marxistes (mais hors des partis) et freudiens et théorisent sur l’art, l’histoire, la philosophie (notamment sur des thèmes comme l’émancipation, l’autorité, la libération sexuelle, l’antisémitisme). Cette école n’est pas un académisme mais une critique en actes de la société et est composée de personnes pensant qu’un autre monde, alternatif dans sa substance, est possible.

Elle regroupe des philosophes comme Marcuse, Horkheimer, Adorno et plus tard Habermas mais aussi des économistes (Pollock, Grossmann), un psychanalyste (Fromm), des littéraires (Benjamin), des historiens (Neumann)… On a aujourd’hui la preuve qu’une grande partie de leurs travaux a été financée par la CIA. On va comprendre pourquoi… Tous ces gens ont, dans une large mesure, forgé les instruments pour dissoudre les fondements de nos sociétés, permettant à de petites élites intellectuelles et politiques de prendre le pouvoir afin d’agir de manière purement abstraite et expérimentale. Cette contre-élite hors partis était liée bien avant 68 à tous les mouvements de transgression, anarchisants, ayant fait leur toute culture du désordre et dont la maison-mère était le campus californien de Berkeley, avec le fameux Free speech Movement, qui a totalement renouvelé les méthodes d’agitation reprise plus tard au sein de l’Université libre de Berlin et les petits groupes libertaires de Nanterre et Antony. Qu’on se le dise, malgré les forêts de drapeaux rouges et noires, les sources de 68 sont américaines ! En première ligne, théorisé par Marcuse contre l’homme unidimensionnel technocratisé, doivent se rassembler les marginaux et les laissés pour compte de la société dite bourgeoise : les chômeurs, les étudiants, les intellectuels, les femmes et bien sûr les poètes, les écrivains et les artistes.

Adorno et Horkheimer

Outre Marcuse, l’idole des festivistes de Mai 68, l’École de Francfort a surtout aligné deux figures notoires, Theodor Adorno et Max Horkheimer. Le premier a dénoncé l’autoritarisme sous toutes ses formes, comme consubstantiel à la pensée allemande mais au-delà, au caractère européen et blanc américain, faisant courir le risque d’une résurgence permanente du fascisme (on dirait du populisme aujourd’hui) De même, estimant que parmi les adhérents des organisations de masse de la gauche allemande seuls 15 % étaient capables d’agir démocratiquement et de s’opposer à la tentation de l’homme fort, la réponse ne pouvant se trouver dans une conscientisation des masses, ne restaient que la rue et les expérimentations alternatives.

Pour s’émanciper de l’autoritarisme d’État mais aussi familial (ce qui rejoint les études de Wilhelm Reich pour lequel la cellule familiale est fondamentalement oppressive et d’exclusion), il faut mettre au point toute une ingénierie sociale destinée à dompter la société, à contrôler langages et pensées, ce qui n’est pas sans rapport aujourd’hui avec la pensée politiquement correcte et la novlangue qui en est le carburant mais aussi avec la promotion des figures « familiales alternatives » : le célibataire jouisseur, la mère fusionnelle, l’ado libre festif et irresponsable, le tonton homosexuel, la femelle débridée semi-nymphomane, le grand-père qui soudain devient moitié pédé moitié hermaphrodite… tout ce qui peut déboussoler un enfant plutôt que de l’édifier. Le grand rêve secret d’Adorno étant de donner naissance à une nouvelle humanité tolérante en bouleversant les hiérarchies naturelles et immémoriales pour s’en aller créer « une Jérusalem nouvelle ».

Pour Horkheimer, la stratégie de la déconstruction passe par la création d’une intelligentsia détachée de toutes contraintes matérielles, notamment de travailleurs sociaux afin d’œuvrer au détricotage de toutes les structures sociales existantes pour créer de toutes pièces un vivre-ensemble artificiel, composé selon des rêves utopiques de doctrinaires hors sol qui glosent sur le prolétariat sans jamais avoir travaillé concrètement. Il faut avoir conscience que ce freudo-marxisme, pas très éloigné  de  la  gauche libérale au sens anglo-saxon  du terme, avait dès le départ pour but de créer une sorte d’espace récréatif et festif en marge de la société ou pullulerait bohèmes littéraires, artistes, nouveaux sociologues et pédagogues) mais qui peu à peu viendrait se substituer à la société traditionnelle, une sorte d’espace de non-travail, survalorisé médiatiquement, ou les individus pourraient donner libre cours à toutes leurs fantaisies personnelles.

La face chase de 68

Si on analyse la situation, il ne faut jamais oublier que la véritable révolution avait démarré en 1967 par des grèves sauvages massives dans les usines et entreprises, petites et grandes, en dehors du cadre de tout parti politique et de tout cadre syndical supposés représenter la classe ouvrière qui finalement fit descendre 10 millions de personnes dans la rue ! Ce mouvement social qui veut lui aussi goûter aux fruits des Trente Glorieuses n’a jamais été à la remorque des étudiants ; c’est de fait l’inverse. La réalité politique est que le tumulte étudiant fut déclenché et piloté de l’intérieur afin de faire passer la subversion ouvrière aux oubliettes. Qui a piloté la révolte de la chienlit ? Vraisemblablement la haute banque, ce qui fait dire à certains que Mai 68 fut une des premières révolutions colorées pour les intérêts de la City et de Wall Street qui avait besoin de se débarrasser de De Gaulle qui représentait encore un ordre bourgeois capitaliste autoritaire, dernier frein à lever avant la création d’une nouvelle bourgeoisie moderne et libérale. D’ailleurs en 1969, qui remplace De Gaulle ? Pompidou, ex-fondé de pouvoir de la banque Rothschild… Plusieurs grands barons du gaullisme ont aussi affirmé que la révolte étudiante avait aussi été pilotée par les États-Unis (qui ne pardonnaient pas à la France sa politique d’indépendance nationale) ainsi que par l’État d’Israël qui ne pardonnait pas le refus de De Gaulle de lui vendre des frégates durant la Guerre des Six Jours. Comme le résume l’essayiste Charles Saint Prot, « Mai 68 fut la première grande bataille des forces qui voulaient imprimer un bouleversement total de l’ordre politique et des valeurs de la société au profit de la dictature du marché ultra-libéral et mondialisé. Bref, ce n’est pas l’imagination qui voulait prendre le pouvoir mais la finance anonyme et vagabonde… Les révolutionnaires ont donné l’impression d’être contre les forces de l’argent, alors qu’ils ont méthodiquement, par leurs idées de destruction, préparé le règne de l’argent roi. »

La pertinente analyse de Clouscard

Sociologue et philosophe proche du Parti communiste, Michel Clouscard fait partie des tous premiers à avoir compris la mutation du capitalisme qui, de productif, va évoluer vers une phase libérale-libertaire mondialisée. Il parle précisément « d’une société qui passera d’une société capitaliste à la morale répressive à une doctrine morale permissive. La permissivité servant de monnaie d’échange pour déguiser l oppression économique de la classe ouvrière en nouvelle société du jouir sans entrave. » Il met en rapport l’évolution permissive de la morale sociale avec le besoin d’une nouvelle forme marchande du capitalisme – le besoin de créer de nouveaux marchés -, ce qu’il appellera le capitalisme du désir et de la séduction dont le moteur sera la promotion de nouveaux modèles culturels, via la publicité et le marketing, afin de sauver le capitalisme de la saturation des marchés. Comment ne pas lui donner raison aujourd’hui quand on assiste à une explosion du marché par la segmentation la plus fine possible : les femmes et leur traditionnelle fièvre acheteuse, les enfants par le culte débridé de l’enfant-roi, les ados, les gays… et toutes sortes de communautés créées artificiellement par le net pour le besoin du marché. Il faut ajouter à cela la pression permanente des multinationales pour que chaque consommateur s’identifie à l’objet à acheter de manière compulsive, ne pas l’acheter vous valant le rejet du monde « normal » (l’ultra-fétichisme de la marchandise). Elle est là la nouvelle aliénation « libertaire » du régime capitaliste et la source de la frivolité généralisée ambiante! Un consensus partagé par toute la classe politique dans son spectre entier. La mauvaise graine semée en 1968 a donné ce fruit pourri que nous mangeons jusqu’à l’indigestion aujourd’hui.

Eugène Krampon Réfléchir &Agir N° 60

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