L’héritage de mai 68

L'héritage de mai 68.jpeg

Mai 68 n’a pas été une victoire politique mais sociétale. Elle a conforté le triomphe d’un libéralisme économique soi-disant honni, et installé tous les germes pour détruire l’identité française traditionnelle.

Dès l’été 68, Raymond Aron écrivait à chaud La Révolution introuvable (un livre d’entretiens avec le déjà servile Alain Duhamel, paru chez Fayard). Il y parlait à juste titre de « décomposition soudaine de la société française ».

Une France en mutation

Au milieu des années 6o, la France est au cœur de ce qu’on a appelé les Trente Glorieuses, une période de prospérité où la croissance atteint les 5 %. Les guerres coloniales (Indochine, Algérie) sont terminées. Et on assiste à une « seconde révolution », selon le terme du sociologue Henri Mendras (La Seconde Révolution française 1965-1984, Gallimard, 1986), où la France comble son retard en matière d’urbanisation et d’industrialisation. Comme le reste des pays occidentaux développés, elle sacrifie au mythe faustien du progrès (économique, scientifique, technologique). L’économie se tertiarise et le travail féminin se développe. Une spirale qui, on le sait 50 ans après, n’a cessé de s’accélérer, enterrant une France traditionnelle, rurale, la France de toujours avec son village et son clocher (que l’on trouvait encore comme un symbole sur l’affiche présidentielle de Mitterrand en 1981). Mais ce progrès et cette urbanisation ne sont pas sans créer de nouveaux problèmes : anonymat des villes, solitude sociale… Certes, le Système capitaliste envoie un contrepoison avec la société de consommation (sur le modèle de l’american way of life). La publicité, les loisirs, les vacances, le cinéma, tout est bon pour faire passer la pilule. Dans son roman Les Choses Gulliard, 1965), Georges Perec montre un couple moderne pour lequel seul importe la possession de biens de consommation. Et ce couple ni heureux ni malheureux semble être finalement la chose de ses choses… Une fable toujours très actuelle.

La jeunesse contre l’ennui

Dans les années 60, on assiste, plus encore que pour les précédentes, à un conflit entre générations. Les jeunes ne se reconnaissent plus dans les valeurs de leurs parents. Un certain ordre moral étriqué les irrite. C’est l’époque où Yvonne De Gaulle ne supporte pas les divorcés à sa table, où l’on renvoie de l’ORTF une speakerine qui a dévoilé son genou. Face à cela, c’est la génération Salut Les Copains, celle que l’on voit dans des films comme Diabolo menthe ou Pierrot le fou où Anna Karina minaude son « Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire... » Dans son célèbre Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Gallimard, 1967), Raoul Vaneigem écrit : « Plus de Guernica, plus d’Auschwitz, plus d’Hiroshima, plus de Sétif. Bravo ! Mais la vie impossible, mais la médiocrité étouffante, mais l’absence de passion ? »

Cette perte de sens, de tragique, d’histoire, certes, les jeunes gauchistes et maos la regrettent. De Gaulle aussi qui confie, le 28 avril 1968 : « Cela ne m’amuse plus beaucoup; il n’y a plus rien de difficile ni d’héroïque à faire. » Pas le peuple français qui, hier comme aujourd’hui, s’en fout pas mal et ne rêve que d’enrichissement et de confort/consommation. Ce pourquoi Mai 68 sera la victoire de ceux qui voulaient un changement sociétal, et la défaite des purs et durs, des politiques (comme la Gauche prolétarienne qui s’auto-dissout à l’automne 1973).

Le triomphe de l’individu contre la communauté

Mai 68 a consacré l’avènement de l’individu, ce qui arrange bien les visées capitalistiques du futur mondialisme : « Le but primordial de cette révolution est de mettre la société au service de l’individu, et non l’individu au service de la société. » (Patrick Ravignant, La Prise de l’Odéon, Stock, 1968) Depuis la Révolution industrielle du XIXe siècle, pas à pas, le libéralisme étend son spectre jusqu’à notre post-modernité présente. Si l’on peut comprendre une évolution des mœurs (cf infra), un désir de s’amuser, la future mixité à l’école, on voit par contre un éreintement obsessionnel et malsain de tout ce qui symbolise l’autorité (professeur, policier, patron, père) et, à travers eux, les institutions qu’ils représentent. En témoignent le slogan « Papa pue », « le droit de critiquer les cours » qui donne lieu à des scènes ubuesques, comme celle décrite par Jacques-Arnaud Penent dans Un printemps rouge et noir (Laffont, 1968) où des étudiants interrompent leur professeur dans l’amphithéâtre :

« – Vieille buse condamnes-tu l’impérialisme ?

– Mais messieurs, d’abord, je vous interdis de me tutoyer… Et puis je ne vois pas le rapport avec mes cours. »

La mort de l’honnête homme

Autre cible à détruire, décote et la culture classique. Dans L’École capitaliste en France (Maspero, 1971), Christian Baudelot et Roger Establet écrivent que, à travers les auteurs classiques, « la classe dominante a besoin de ce corpus littéraire pour renforcer son unité idéologique ». Le succès du livre d’Alexander Neill, Libres Enfants de Summerhill (Maspero, 1970) est un bon condensé de toute cette dinguerie. Outre que le latin sert une morale bourgeoise, on y apprend que : « Tout le grec, toutes les mathématiques et toute l’histoire du monde n’aideront pas à rendre le foyer plus chaud, l’enfant exempt d’inhibitions et les parents de névroses. (…) Abolissez l’autorité. Permettez à l’enfant d’être lui-même. Ne soyez pas après lui. Ne le sermonnez pas. Ne cherchez pas à l’élever. Ne le forcez pas à faire quoi que ce soit. »

Ce tragique postulat a hélas été entériné. Enfants-rois capricieux qui deviendront de futurs débiles fragiles à l’âge adulte, voyons-nous autre chose autour de nous aujourd’hui ? Une génération – la nôtre -de plus en plus inculte, de plus en plus manipulable, voilà qui est tout bénéfice pour ceux qui veulent nous rabaisser à l’état de simples tubes digestifs contents de leur sort.

Détruire le modèle familial traditionnel

Mai 68 a mis au-dessus de tout l’individu, ce qui n’a pas été sans ravages sur la cellule familiale (et cela continue puisque notre génération divorce encore plus que celle de nos parents 68ards – il paraît que c’est un progrès si l’on en croit les féministes…). Il a aussi beaucoup œuvré pour démolir le modèle familial en promouvant l’homosexualité (Michel Foucault et les FHAR qui dénoncent la « virilité fasciste » et la « normalité sexuelle fasciste ») et le féminisme. Ce dernier en est aujourd’hui à son stade ultime. En 1975, l’ouvrage Maternité esclave (rien que le titre déjà…) donne un bon aperçu du projet MLF promis à un bel avenir : « Vivre notre maternité dans les conditions actuelles nous oblige à renoncer à notre autonomie. (…) Il faut refuser les cadeaux et les fleurs qui signifient ‘Vous avez bien rempli votre rôle de pondeuse’ ». Plus loin, on peut lire : « Qu’elle s’accompagne ou non d’orgasme, la jouissance ne nous libère ni des rapports de force, ni de la dépendance affective, et d’autant plus lorsque nous reconnaissons à l’autre le pouvoir de nous faire jouir. » Paru en 1973, le livre Du côté des petites filles (Des Femmes, 1973), vendu à plus de 250000 exemplaires, énonce que l’identité sexuelle n’est pas un phénomène biologique mais une construction culturelle. Là encore, les bases de la théorie du genre étaient posées. Bien sûr, on ne saurait oublier l’antipsychiatrie et le freudo-marxisme rousseauiste de Wilhelm Reich tourné contre l’ordre moral et la famille bourgeoise.

Des lendemains qui déchantent

Derrière un rêve un peu béat de bonheur hippisant – les slogans « Vivre sans temps mort et jouir sans entrave », « Je décrète l’état de bonheur permanent » voire d’autres totalement niais et prépubères « J’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas quoi » ou le maximeleforestien « Ouvre ta fenêtre et jette la clé dans la rue » – se cachaient des lendemains plus concrets et moins légers. On a déconstruit notre identité pour proposer quoi à la place ? La promotion de l’individualisme, de toutes les minorités victimisées (l’homosexuel et le transsexuel, l’immigré extra-européen, le drogué, le fou). On obtient les années Jack Lang, SOS Racisme et le « vivre ensemble ». Un cauchemar que nous connaissons bien aujourd’hui, à la fois creux et finissant, dopé à la haine de soi masochiste, qui montre que Mai 68 n’a pas été une révolution politique mais sociétale, consacrant le triomphe d’un courant libéral-libertaire. Il n’est que de voir aussi le visage des anciens maos et radicaux Bernard Kouchner, Serge July, Roland Castro, tous convertis à l’idéologie de marché de ce capitalisme abhorré hier. Edgar Morin, pourtant séduit lors des événements, voyait juste lorsqu’il écrivait alors : « On doit ici se demander (…) si croyant faire la révolution prolétarienne de Marx et de Lénine, l’intelligentsia révolutionnaire ne fait pas en réalité autre chose, une sorte de 1789 socio-juvénile. » (Mai 68, la brèche, Fayard, 1968)

Pour en savoir plus : lire le remarquable livre de Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l’héritage impossible (La Découverte, 2006)

Pierre Gillieth Réfléchir&Agir

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s