La révolte des Gueux du midi

La révolte des Gueux du midi.jpegPrintemps 1907 : les viticulteurs du Midi, en pleine crise, se soulèvent contre le gouvernement Clemenceau Les manifestations sont réprimées dans le sang Mais la troupe finit par rallier les révoltés, par solidarité régionale.

Retour sur une crise économique et identitaire.

« Il y a 3 mois à peine j’étais seul. Seul à n’attendre notre salut que d’un soulèvement général de la conscience méridionale… Aujourd’hui, tout le Midi est rassemblé pour faire entendre son cri de détresse ; 800 000 hommes sont là c’est l’armée du travail la plus formidable qui se soit jamais vue. (…) Plus que jamais restons unis sans distinction de parti, sans distinction de classe, pas de jalousie, pas de haine, pas de politique, tous au drapeau de la défense viticole (…) Vive à jamais le Midi ! Vive le vin naturel ! » Ce 9 juin 1907 à Montpellier, Marcellin Albert, le « roi des gueux du Midi malheureux » a été porté en triomphe sur l’estrade, pour défendre la cause des vignerons du Languedoc qui, depuis le printemps, voient rouge.

Pour la petite propriété individuelle contre les trusts

Passé la crise du phylloxéra des dernières années du XIXe siècle, le vignoble français doit faire face à des difficultés qui ne sont pas sans rappeler celles d’aujourd’hui concurrence des vins étrangers – espagnols et italiens – ; essor des vins « trafiqués » dans les départements d’Algérie, puis en métropole, par chaptalisation (ajout de sucre), mouillage (ajout d’eau, donc d’alcool) ajouts de colorants ou d’acide ; multiplication des fraudes pour écouler à n’importe quel prix un vin en surproduction. Sans oublier l’indifférence, voire la complicité, de certains politiciens face aux grands négociants vinicoles usant de ces méthodes malhonnêtes.

En tout, 80 millions d’hectolitres de vin français ou étranger circulent à l’intérieur des frontières. Les viticulteurs doivent jeter le fruit de leur dernière vendange à l’égout au moment d’engranger la nouvelle. Les vins du Midi, peu côtés, sont les principales victimes de la crise. Certains vignobles perdent jusqu’à 90 % de leur valeur. Et le pire reste à venir en 1907 le gouvernement a accepté de diminuer de 60 % les taxes sur le sucre ! C’est la goutte de picrate qui fait déborder le fût. Au cri de « foudres pleins, ventres vides », les viticulteurs, soutenus par les socialistes et les royalistes, se soulèvent face au mépris tranquille de la République radicale, incarné par le ministre de l’Intérieur et président du Conseil, Georges Clemenceau. Les révoltés, préfigurant les mouvements de troisième voie de l’entre-deux guerres, savent qu’ouvriers agricoles, commerçants, vignerons communistes ou royalistes – en résumé, le Midi rouge et le Midi blanc -, sont tous dans le même pressoir. L’union des classes s’impose.

Rapidement, Marcellin Albert, un cafetier d’Argeliers, prend la tête de la révolte en fondant un comité de défense viticole. Depuis 1900, il parcourt la région, préchant pour la petite propriété individuelle contre les trusts, pour les produits naturels contre le vin « arrangé ».

« Du pain ou du plomb ». Clemenceau tranche : ce sera du plomb

À partir d’avril, reconnaissable à son clairon, il organise des manifestations tous les dimanches. Il est rejoint par le maire socialiste de Narbonne, Ernest Ferroul, régionaliste anarchisant qui ne craint pas de se couper de sa hiérarchie, hésitante face à un mouvement « interclasse ». Des trains spéciaux sont affrétés pour les manifestants ; les églises – sous l’impulsion de l’évêque maurrassien de Montpellier, Mgr de Cabrières – ouvrent la nuit pour loger les femmes et les enfants. Marcellin Albert fonde un bulletin hebdomadaire, Le Tocsin, distribué « aux proprios décavés ou ruinés, ouvriers sans travail, commerçants aux abois qui crèvent de faim ». Le 5 mai, 80 000 personnes défilent dans les rues de Narbonne, puis de Béziers, de Perpignan, de Carcassonne, de Nîmes. Le 9 juin, à Montpellier, les « Gueux du Midi malheureux » sont 600 000 à soutenir leur chef. Ils applaudissent sa proposition de grève de l’impôt et la démission des municipalités : « il faut que dans 3 jours, il n’y ait plus un conseil municipal dans les quatre départements fédérés [l’Aude, le Gard l’Hérault, les Pyrénées orientales] » / 618 élus du Midi démissionnent en quelques jours, dont Jean Jaurès. Albert triomphe. Le Midi s’enflamme. La République tremble. Puis se défend.

Les révoltés, à bout, réclament « du pain ou du plomb ». Clemenceau tranche ce sera du plomb. Le 20 juin, à Narbonne, le 139e régiment d’infanterie de ligne tire sans sommation sur la foule des manifestants stupéfaits, puis le 19e Dragons charge les fuyards. Bilan cinq morts – dont une femme, Cécile Bourrel -, des dizaines de blessés, parmi lesquels des enfants.

Les Gueux du Midi devront donc boire le calice jusqu’à la lie ? Pas question ! Les vignerons ripostent avec leurs armes des tonneaux sont lancés dans les jambes des chevaux, les bouteilles tombent sur les têtes des soldats. Les rues se couvrent de barricades. Apprenant la nouvelle, des mairies hissent le drapeau noir, des préfectures sont incendiées.

Le soir même, 589 troupiers du 17e de ligne, stationné à Agde, foncent sur Béziers à marche forcée. Leur arrivée est ovationnée par les manifestants, car les biffins rejoignent la révolte ! Recrutement régional oblige, ces militaires sont en effet souvent liés aux vignerons. Mais les mutins risquent le peloton d’exécution. Malgré les marmites de vin en pleine rue, les filles qui dansent avec les « pioupious » et le soutien enthousiaste de la population, la situation peut virer au drame sanglant. Et la révolte pourrait devenir révolution.

Clemenceau comprend le danger et promet qu’il n’y aura pas de sanction si les soldats regagnent immédiatement leur casernement. Puis le 17e est prestement envoyé en Tunisie.

Politiquement, la majorité radicale-socialiste s’empresse de torcher une loi instaurant la surtaxe du sucre et un meilleur contrôle des vins et alcools. Ferroul est arrêté. Clemenceau, politicard madré, parachève le travail en discréditant le pauvre Marcellin Albert, sorti de la clandestinité pour le rencontrer et trouver une solution. Après la confrontation, il donne un billet de cent francs au roi des Gueux, pour reprendre le train. Albert apprécie le geste, tout comme les journalistes présents. Mais le piège s’est refermé le rad-soc Clemenceau sait que le Midi rouge considérera son chef comme un gamelard et un vendu. À son retour, le cafetier d’Argeliers doit affronter l’hostilité de ses amis. Il meurt seul et miséreux en 1921.

Plus d’un siècle après, le souvenir de 1907 est intact dans les mémoires. Et le gouvernement le sait, qui a reculé face à la grogne des viticulteurs, après avoir autorisé la Commission européenne à remettre en question notre cadre réglementaire pour couper le vin rosé, patrimoine traditionnel français, élevé à 70 %… dans le Midi.

Patrick Cousteau Le Choc du Mois Août 2009

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