Vichy au-delà du manichéisme

Deux historiens juifs, Robert Aron et François-Georges Dreyfus, auront porté sur Vichy un regard d’une grande honnêteté intellectuelle, qui dérange ceux qui font profession d’entretenir un climat de guerre civile. Le livre du second rappelle opportunément que l’antisémitisme n’était pas l’apanage de la droite.

Pierre Enckell, l’inquisiteur qui a mission de pourfendre, chaque semaine, dans les colonnes de l’Événement du jeudi, les manifestations de pensée non alignée, s’étrangle de fureur en rendant compte du livre de François-Georges Dreyfus, Histoire de Vichy. C’est évidemment bon signe pour cet ouvrage.

Dreyfus, assure Enckell, « a une conception bien floue de la trahison ». Autrement dit, c’est un traître. Comme ont été, sont et seront des traîtres tous ceux qui, peu ou prou, s’écartent du catéchisme manichéen régnant depuis 1945. On pouvait imaginer et espérer – que, le temps passant, les passions s’éteindraient, pour permettre à l’histoire de reprendre ses droits. Il n’en est rien. On constate même que certains, qui n’étaient pas nés en 1940, se mobilisent pour ressusciter un climat de guerre civile, en grattant les vieilles plaies, afin de les rendre bien purulentes.

Il y a des gens, dans ce pays, qui veulent à tout prix frapper d’infamie, en bloc, un pan de l’histoire de la France, pour convaincre les Français de leur culpabilité fondamentale, collective, et les inciter à l’autoflagellation (processus appliqué à l’Allemagne depuis quarante-cinq ans et qui a fabriqué des générations d’aliénés, pour lesquels le simple mot de « patrie » était devenu coupable). C’est pourquoi la liberté de la recherche historique n’est pas de mise en ce qui concerne Vichy : elle risquerait en effet d’attenter à la morale, en remettant en question le si commode clivage entre les Bons et les Méchants – C’est-à-dire, bien sûr, les vainqueurs et les vaincus de la Seconde Guerre mondiale. Vae victis ! À jamais. Les ancestrales imprécations bibliques remontent à la mémoire des censeurs, des gardiens de la loi.

La « police de la pensée », courageusement dénoncée pat Annie Kriegel, veille au grain. François-Georges Dreyfus, pour ne pas avoir respecté la loi du silence, se voit marqué d’infamie – d’autant qu’il a l’insupportable audace, tout en rappelant très ostensiblement ses convictions gaullistes et ses origines juives en ouverture de son livre, de se mettre sous le patronage intellectuel de Robert Aron et de Marc Bloch. Chasse gardée ! s’indignent les Pierre Enckell. À croire qu’ils n’ont pas lu L’étrange défaite de Marc Bloch, où celui-ci analyse, sans fard et sans concession, les causes du mal français. – Un mal qui ne pouvait que déboucher sur l’infarctus de 1940.

Les non-conformiste des années 30

Car, rappelle Pierre Laval aux députés réunis, à la va-vite, le 5 juillet 1940 à Vichy, « nous venons de vivre des années où il importait peu de dire d’un homme qu’il était voleur, escroc, souteneur, voir même assassin. Mais si l’on disait de lui : « C’est un fasciste » alors le pire qualificatif lui était décerné ! Nous payons aujourd’hui le fétichisme qui nous a entraînés à la démocratie en nous livrant aux pires excès du capitalisme ». Nous éviterons bien sûr tout parallèle avec les temps que nous vivons, car s’abattraient sur nous les foudres des professeurs de morale…

Disons donc, simplement, que Dreyfus remet un certain nombre de pendules à l’heure. En rappelant, par exemple, quel consensus se dégage au cours des années 30, pour critiquer en profondeur le système en place, au sein de cette nébuleuse que Jean-Louis Loubet del Bayle a appelé les non-conformistes. Nébuleuse qui regroupe des gens très divers, de Brasillach à Etienne Borne. De Thierry Maulnier à François Perroux, en passant par Henri Simon, Daniel-Rops, le père Congar, Jacques Madaule, Mauriac, nombre d’autres… et même un certain Mitterrand. Chez eux, un point commun : le rejet d’un établissement politicien pourri jusqu’à la moelle. L’un des plus ardents procureurs est Emmanuel Mounier, âme de la revue Esprit  : « La démocratie, écrit-il en 1934, est devenue synonyme de mensonge, de veulerie, de médiocrité, de compromission, de bassesse ». Aboutissement logique 1940. En novembre de cette année, Mounier constate que l’idéologie libérale a fait son œuvre : « Nous croyions qu’elle parasitait la France comme une poussière ou un lichen nous ne réalisions pas qu’elle la rongeait comme une vermine ».

Une bouée de sauvetage

C’est de ce terreau intellectuel que naît Vichy. Mais aussi, bien sûr – et avant tout – du besoin de confiance en un père charismatique qui habite en ses profondeurs le peuple français, traumatisé par la cruelle révélation, au printemps 40, de la décadence, de la déchéance. On se raccroche à Pétain comme à une bouée de sauvetage.

Du coup, Vichy s’établit sur des bases mentales qui transcendent les anciens clivages politiciens. Y compris en ce qui concerne l’antisémitisme, alors beaucoup plus répandu à gauche qu’on ne veut l’admettre aujourd’hui. N’est-ce pas un député socialiste, Chouffet, qui hurle en plein congrès du parti, en 1938 : « J’en ai assez de la dictature juive sur le parti. Le socialisme n’est pas un ghetto » ? Comme quoi les choses sont moins simples que ne voudrait le faire croire l’imagerie en noir et blanc enseignée dans nos lycées.

Un témoignage, que j’ai rencontré en travaillant sur les combats du Vercors, le montre bien. Lucie Jouve était infirmière dans l’hôpital de campagne monté tant bien que mal par les maquisards à Saint-Martin-en-Vercors. Parmi les blessés qu’elle soignait, un garçon de 18 ans, venant de Romans qui devait mourir, le 24 juin 1944, des suites de ses blessures. Le jeune maquisard, qui avait un moral d’acier, faisait hommage à son infirmière d’une aubade, chaque matin, en lui chantant son répertoire préféré : La Madelon, le Chant du départ et… Maréchal, nous voilà !

Pierre Vial Le Choc du mois  Décembre 1990 N°35

François-Georges Dreyfus : Histoire de Vichy, Perrin (collection «vérités et légendes »), 818 pages.

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