De 1945 à 1968 Le prix de l’abdication de la droite

On a peine à croire aujourd’hui, au vu de ce que le « quotidien de référence » est devenu, que l’article ci-dessous a pu paraître dans Le Monde. C’est pourtant le cas. Il y fut publié le 4 juillet 1968 sous le titre : « La droite et les événements »(1). Gilbert Comte, qui y fut journaliste durant vingt ans, nous a permis de publier à nouveau(2) ce texte, écrit « à chaud », extraordinaire de lucidité.

Par Gilbert Comte

Par son désarroi moral devant la crise universitaire et une abdication politique peut-être sans exemple dans sa récente histoire, la droite française n’aura pas médiocrement contribué à rendre les troubles de mai fort périlleux pour la nation. Pendant trois semaines, l’anarchie estudiantine put battre l’Etat, tituber entre l’incohérence et le vandalisme, tomber certains soirs en Sorbonne dans d’inquiétantes névroses, sans produire autre chose parmi nos conservateurs qu’une courtisanerie apeurée, ou des lamentations inefficaces.

Vers le milieu des troubles, deux des principaux chers de la bourgeoisie se décidèrent enfin à parler. L’un pour dire qu’il ne regrettait pas « des événements qui font monter à la surface des problèmes qui existaient en profondeur », l’autre pour saluer « des jeunes qui se mobilisent avec enthousiasme chaque fois que l’on fait appel aux sentiments qu’ils éprouvent traditionnellement à exiger plus de sécurité, de solidarité, de justice ».(3)

Pendant ce temps, drapeaux noirs et fanions écarlates flottaient aux portes d’amphithéâtres où des figures farouches réclamaient chaque jour une subversion totale de la société. Leur furie méritait sans doute plus d’analyse et moins de complaisance chez les défenseurs de l’ordre établi. Mais que pourraient-ils bien vouloir encore sauver ? La classe dirigeante ne croit plus à ses propres valeurs depuis que, en 1945, elle retrouva les mots ordre, sacrifice, hiérarchie, discipline, tradition, autorité, patrie, méconnaissables sur les décombres du nazisme, et quelquefois déshonorés. Par peur de paraître « réactionnaire », elle n’osa plus en parler à ses fils, au risque de laisser se perdre les principes de toute vie collective. En même temps, l’essor économique lui profitait largement. Ses convictions, ses vertus, n’auront pas résisté dix ans devant les assauts du confort, les vacances en Espagne, Noël aux sports d’hiver, les longs week-ends à Deauville. L’esprit vide mais le porte-monnaie bien garni, ses enfants nagent aujourd’hui dans le bonheur à l’américaine et se croient révolutionnaires pour peu qu’ils manifestent pour la paix au Vietnam, le cinéma d’avant-garde, la peinture informelle ou la contraception.

Un système où le marxisme est devenu une élégance mondaine

Dans ce système, le marxisme devient une élégance mondaine. À cause de sa vigueur, il paraît même capable d’apporter une nouvelle morale aux jeunes bourgeois qu’il se propose d’anéantir. Karl Marx entre alors chez les banquiers par le truchement des éditions de la Pléiade ; le XVIe arrondissement s’éveille à la pensée de Mao Tsé-toung ; Marie-Chantal défend les thèses de Che Guevara, les peuples opprimés, avec le conformisme qu’elle mit naguère à soutenir Dieu, la Patrie et le Roi.

Accessoirement, l’exploitation littéraire et vestimentaire du snobisme pro-chinois procure de substantiels bénéfices aux capitalistes ingénieux. M. Pompidou décrivait un peu tout cela, le mois dernier, lorsqu’il évoqua dans l’un de ses meilleurs discours à la Chambre « la discipline en grande partie disparue », la famille « souvent dissoute, en tout cas relâchée », la patrie « disputée, souvent niée », sans omettre Dieu, « mort pour beaucoup », par les doutes de l’Eglise.(4)

Malgré sa grande adresse, le premier ministre ne sut malheureusement pas dire par quel prodige le maintien de l’équipe en place suffirait à guérir des maux si profonds, qu’il identifie en revanche assez bien comme le gaullisme les aggrave. Depuis dix ans, son indifférence aux doctrines, son dédain d’en assumer une seule, permirent au général de flirter successivement avec toutes les clientèles et d’utiliser dans son intérêt une confusion intellectuelle assez conforme au piètre sentiment qu’il se fait des Français.

Dans la pratique du pouvoir, tout s’est passé comme si l’homme du 18 juin partageait son royaume en trois, avec Jean-Paul Sartre et Johnny Hallyday, à charge au premier d’occuper les écrivains d’opposition dans des campagnes anti-américaines agréables au Quai d’Orsay, au second d’endormir le peuple par ses chansonnettes, à lui enfin d’accomplir à l’extérieur les entreprises dignes de l’Histoire.

La gauche accepta sans rechigner cette distribution des rôles, où elle recevait l’extraordinaire privilège d’instruire l’élite du système social qu’elle se proposait d’abattre. La droite frivole, sans principes, s’en contenta aussi, puisque l’empirisme gouvernemental profitait aux affaires et à la paix sociale. Comme Caligula faisait fondre des perles avec du vinaigre, elle regarda ses dernières valeurs et ses traditions se dissoudre dans l’eau Perrier. Quant à nos confrères de l’ORTF, ils eurent l’obligeance de contenter tout le monde par l’artistique mélange des plus dégradantes distractions de masses avec d’édifiants reportages sur héroïsme du Vietcong. L’imposture générale dura jusqu’à ces soirs de mai où les fils égarés de la classe « dirigeante » promenèrent le drapeau rouge des purges staliniennes, de la répression hongroise, des folies maoïstes, comme un emblème d’espoir et de liberté. Après cette dérision, la Sorbonne pouvait rien tomber sous la coupe de « Katangais », provisoirement privés de leurs yé-yé quotidiens par les esclaves en grève de la télévision.

Des scrutins gagnés sur des idées aussitôt reniées

D’emblée, cette révolte en mini-jupe et au rimmel étonna par l’ardeur juvénile de ses archaïsmes idéologiques. Le marxisme approximatif ingurgité depuis quinze ans par cette génération rejaillit comme une trombe, et recouvrit les plus légitimes justifications du mouvement sous un océan de formules creuses. Les intarissables orateurs du quartier Latin rendirent alors à la société de consommation l’impardonnable service de l’attaquer de la manière la moins dangereuse pour elle en termes désuets, convenus, empruntés à une doctrine contemporaine des premiers balbutiements de l’âge industriel Imagine-t-on Karl Marx en train de contester la bourgeoisie manufacturière avec les pastorales de Jean-Jacques Rousseau ?

Etrangère à ces paradoxes, à leur gravité pour l’avenir de la nation, la droite insouciante commença par contempler les tumultes universitaires avec l’indulgence compréhensive qu’elle donne à ses enfants lorsqu’ils roulent un peu vite en automobile. À cette différence près qu’aux yeux des mères de famille, il exista d’abord moins de risques mortels à dépaver le boulevard Saint-Michel qu’à faire du 100 à l’heure sur l’autoroute de l’Ouest. Il fallut l’occupation des usines, le mécontentement ouvrier, l’apparition de M. Waldeck Rochet(5) en tête de 800 000 grévistes, le spectre d’un « gouvernement populaire » pour précipiter en quelques jours les beaux quartiers de l’inconscience à la panique.

L’augmentation des voix gaullistes aux derniers scrutins(6) donne maintenant à nos conservateurs un triomphe électoral à l’exacte mesure de leur désarroi moral. Songent-ils parfois qu’en 1951, 1958, 1963, leurs candidats gagnèrent d’autres législatives sans rendre la moindre influence aux idées dont, parfois, ils se paraient encore ?

Derrière le bouclier UDR, la plupart d’entre eux ne pensent déjà plus qu’à sauver une sacrosainte libre entreprise, théoriquement menacée par la participation. Comme si leur capitalisme mérite tant d’estime, après avoir prospéré sur la corruption des mœurs et de l’État ! Ne serait-il pas plus conforme aux valeurs traditionnelles de donner à la jeunesse des pères et des éducateurs, c’est-à-dire une médiation organique entre l’adolescence et la société ? Cette recherche, au moins, répondrait à quelques problèmes fondamentaux posés par la crise de mai.

1) Il figure dans le recueil intitulé Lettres enfin ouvertes au directeur du Monde, par Gilbert Comte, édité par les éditions Dualpha en 2003.

2) Le nouveau titre et les intertitres sont du Choc du mois.

3) MM Giscard d’Estaing et Antoine Pinay, Le Monde, 16 mai 1968, page 4.

4) Le Monde, 16 mai 1968, page 2.

5) Waldeck Rochet (1905-1983) était alors secrétaire général du Parti communiste fiançais  [Ndlr].

6) Référence aux élections législatives des 23 et 30 juin, consécutives à la dissolution annoncée par le général De Gaulle le 30 mai, à l’issue desquelles l’UDR gaulliste rafla 60 % des sièges à l’Assemblée nationale [Ndlr].

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