Syndicats : mais où sont passées les troupes ?

Syndicats mais où sont passées les troupes ?.jpegLe taux de syndicalisation en France est l’un des plus bas au monde. On explique cette anomalie par la faiblesse historique de notre tradition syndicale et l’inertie des grandes confédérations. Mais il faut l’inscrire dans le cadre plus large des bouleversements qui ont affecté la société occidentale depuis une trentaine d’années. À commencer par l’individualisme.

Les riches heures du syndicalisme fiançais semblent derrière lui. Comme entré dans une sorte d’hiver syndical, il connaît tout à la fois une crise d’audience, une crise du recrutement et une crise du militantisme, du moins au niveau des grandes confédérations (c’est moins vrai des syndicats autonomes, même si leur succès ne fait que souligner la crise du syndicalisme « représentatif »). On le vérifie avec les grandes grèves, qui ne touchent plus que les catégories de salariés protégés. De leur côté, les militants syndicaux sont de plus en plus âgés, de plus en plus souvent retraités, principalement composés de fonctionnaires ou de personnels à statut. C’est comme si on assistait à un épuisement du syndicalisme (à l’heure où sa nécessité se fait sentir plus que jamais), par compression des effectifs, vieillissement des cadres et blocage des appareils. Si la montée du chômage de masse, la précarité grandissante, les restructurations, la fermeture des grands bastions syndicaux, la transformation de l’appareil productif, les délocalisations expliquent en partie ce phénomène de désyndicalisation, son ampleur en France ne laisse pas de surprendre. L’exception française s’en trouve confortée. Plus intense et brutale qu’ailleurs, la désyndicalisation doit donc avoir chez nous des causes spécifiques liées à l’histoire du syndicalisme hexagonal, de création récente (la CGT en 1895, la CFTC en 1919 et FO en 1947) et profondément divisé, à la différence de ses voisins européens.

Un pays sous-syndicalisé où les syndicats sont surpuissants

À y regarder de plus près, l’abstention électorale n’est rien comparativement à l’extraordinaire indifférence syndicale dont témoigne la population salariale, à plus de 90 % non syndiquée. De 2,4 millions d’adhérents en 1976-77 (données officielles…), la CGT a chuté à 600 000 en 1990. Les meilleurs spécialistes l’estiment aujourd’hui à 555 000(1) Force ouvrière peut déclarer un million d’adhérents, elle en compte vraisemblablement trois fois moins. L’abstentionnisme aux élections professionnelles est chronique. Sur les 15 millions de salariés du privé, un tiers seulement se déplace pour voter aux élections prud’homales.

Pour toutes ces raisons, la France apparaît de plus en plus comme un pays sous-syndicalisé, où paradoxalement (autre exception) les syndicats sont surpuissants. L’équation syndicale française se résumant à ceci le pouvoir syndical y est inversement proportionnel au nombre d’adhérents. Et plus les syndicats voient leurs effectifs fondre, plus la loi renforce leurs prérogatives.

Le législateur a choisi de placer les syndicats au centre du monde du travail, en les consacrant comme partenaires sociaux inamovibles. La présomption de représentativité, qui leur est concédée, a conforté ce processus de légitimation et donné force de loi, ou peu s’en faut, aux cinq grandes centrales (CGT, CFDT, FO, CFTC et CGC), qui n’ont dorénavant plus tant besoin de cotisants que d’électeurs. Elles représentent de fait l’ensemble des salariés. Dans la Question syndicale(2) Pierre Rosanvallon, ancien théoricien de l’autogestion et professeur au Collège de France, a même avancé l’hypothèse d’un syndicalisme sans adhérent, comparant les syndicats à des partis politiques qui ne tireraient plus leur légitimité que des seules élections professionnelles.

Pareillement, Dominique Andolfatto et Dominique Labbé ont souligné, dans des études qui font référence(3) que la représentativité des syndicats, inscrite, dans le marbre républicain (la fameuse « attitude patriotique » sous l’Occupation), les a progressivement détachés des réalités de l’entreprise. Comme s’ils n’avaient plus besoin de tirer leur force de leur capacité de mobilisation et constituaient en soi une mission de service public. L’institutionnalisation du syndicalisme s’est donc accompagnée d’une érosion de la masse des militants. Quatre millions de syndiqués au début des années soixante-dix, deux millions, grand maximum, aujourd’hui de 27 % des actifs à seulement 9 %.

Le militant a cédé la place au syndicaliste à plein temps

Conséquence de la professionnalisation, les appareils n’ont cessé de se renforcer et de grossir, selon les lois inhérentes à la bureaucratie, multipliant les postes de permanents, les mises à disposition de personnel, et prélevant au passage de substantielles subventions. Au niveau des fédérations, les pratiques de cooptation dominent les nominations, jusqu’aux délégués syndicaux, fréquemment imposés par le haut. L’ancien syndicalisme à taille humaine, mélange de camaraderie et de solidarité ouvrière, s’est étiolé. Le militant syndical a cédé la place au syndicaliste à plein temps, perçu par la base comme un salarié protégé. Traitant le plus souvent de problèmes qui touchent à la collectivité, il ne veut plus faire office d’assistante sociale auprès de ses adhérents, il est de toute façon absorbé par ses tâches juridiques et conventionnelles au sein d’organismes paritaires (caisses nationales d’assurance maladie, d’assurance vieillesse, d’allocations familiales, ANPE, Unedic, etc.), allant de réunion en comité et de congrès en négociation.

La politique ensuite, a longtemps obscurci l’action syndicale. Avant 1968, elle était confinée aux grandes déclarations dans les congrès et n’affectait pas le travail de terrain. Au tournant des années soixante-dix, les choses changent : les syndicats se rangent derrière des programmes politiques, au risque de brouiller leur image et d’en oublier leur fonction première, fixée par la Charte d’Amiens de 1906, qui exclut toute politisation. La FEN, FO, la CFDT seront ainsi victimes des rivalités entre les différents courants du PS. Côté CGT, il faudra attendre l’élection de Bernard Thibault à la tête de la confédération pour que cette dernière, pourtant plus ancienne que le PCF, coupe le cordon ombilical qui l’a reliée au Parti (même si Bernard Thibault a dû être adoubé par le Comité central).

En 1980, Edmond Maire, le secrétaire général de la CFDT, dénoncera non sans raison l’alignement de la CGT sur le Parti communiste. Revenu de l’Union de la gauche, son syndicat finira par prendre ses distances avec le pouvoir socialiste (même si ce sont les propositions de la CFDT qui inspireront les lois Auroux). Elle sera d’ailleurs le premier syndicat à prendre la mesure du phénomène de désyndicalisation, ce qui lui fera perdre, dans un premier temps, la moitié de ses effectifs, de 1977 à 1988, avant de se redresser, dépassant la barre des 700 000 adhérents en 2002. Secouée par une nouvelle crise en 2003 (lorsque François Chérèque acceptera le principe de la réforme des retraites des fonctionnaires), elle perdra à nouveau 10 à 20 % de ses membres.

À sa décharge, la CFDT a cherché à adapter, sans grand succès, le syndicalisme aux changements survenus dans une organisation du travail entrée en crise avec la stagflation des années soixante-dix. La société de l’après-guerre, celle du compromis fordiste et des Trente Glorieuses, avec des employés majoritairement salariés et syndiqués, bénéficiant d’un bon niveau de vie, s’est alors grippée. Le capitalisme y a répondu par le démantèlement de l’État social et l’ouverture des frontières. Son dynamisme retrouvé s’est accompagné d’un net reflux syndical. Pendant que les salaires augmentaient péniblement, au rythme d’une inflation jugulée, les revenus du capital explosaient On revenait au monde instable d’avant 1929, quand l’actionnariat prévalait sur le monde du travail. Depuis lors, quelques centaines de multinationales dominent l’économie mondiale. Elles sont parvenues à imposer ce que Luc Boltanski et Eve Chiapello ont appelé le « nouvel esprit du capitalisme »(4)

La « mobilité » interdit tout enracinement syndical dans la durée

Une nouvelle organisation managériale a vu le jour. Les entreprises ont individualisé le profil des salariés, dressé des plans de carrière, personnalisé la grille des salaires, valorisé les performances individuelles, fixé des objectifs. Chemin faisant, elles ont proposé un nouveau contrat social aux employés, abandonnant les modèles disciplinaires antédiluviens. De vertical, le commandement devenait horizontal. On a de la sorte multiplié les échanges d’échelon, pour ne plus s’adresser à des numéros, mais à des prénoms, dans une fausse complicité et des « open places », où règne une transparence malsaine.

C’est l’ère de l’« accomplissement de soi » et de l’évaluation, du « capital social » et de la promotion des relations humaines. Il est demandé à l’employé plus de polyvalence et une « corvéabilité » accrue ; en contrepartie, on lui concède une relative autonomie dans l’organisation de son travail. Il ne s’agit pas de dire que la pointeuse a disparu, mais la gestion d’un emploi du temps, souvent plus astreignant, est laissée à la disposition de l’employé. Si donc dans l’intervalle, le nombre de ceux qui travaillent moins a augmenté (35 heures), celui de ceux qui travaillent plus a parallèlement augmenté et dans des proportions plus grandes.

Dans leur soucis d’économie de coût, les grandes entreprises ont externalisé bon nombre de leurs activités, en les filialisant, en les délocalisant, en faisant appel à la sous-traitance. Ce faisant, elles ont contribué à casser les grandes structures syndicales, les disséminant dans autant de petites entreprises. Or, plus les structures sont petites, moins elles sont syndiquées. De même, elles ont concouru à affaiblir le statut des salariés en faisant prévaloir le droit « au » travail, cher à l’économie de marché, sur le droit du travail, qui s’est trouvé infléchi dans le sens d’une plus grande flexibilité. Le recours de plus en plus fréquent au travail précaire, au travail intérimaire, aux CDD ou au temps partiel a créé une nouvelle classe d’intermittents salariaux, sans statut ou à statut précaire. En 1997 Adecco devenait le premier employeur privé en France. La mobilité renforcée du personnel qui en a découlé interdit tout enracinement syndical dans la durée.

Plus insidieux, ce néo-management, conçu dans les laboratoires des grands groupes et les campus américains, offre peu de prise à la critique sociale. Face à lui, les syndicats, en retard d’une guerre économique, ont été pris de court. Ils n’ont pas su répondre à une gestion du personnel qui tire sa force de son pouvoir d’effacement. Enfermés dans des schémas archaïques, crispés sur la défense d’intérêts catégoriels, ils se sont disqualifiés, délaissant le privé, qui est bel et bien devenu (certains diront resté) un désert syndical, pour se replier sur la défense des acquis sociaux et la forteresse de la fonction publique et des entreprises nationales. Partout ailleurs, ils ont été avantageusement remplacés (à en juger par les 4 % de salariés du privé syndiqués) par la direction du personnel et les DRH. Dans ce contexte, on ne peut même plus parler de désyndicalisation, mais d’asyndicalisation. Les syndicats agissant de plus en plus comme un lobby du secteur public, dans une palinodie de Messieurs les ronds-de cuir, la pièce de Courteline.

C’est au fond le principal problème d’interprétation de la crise du syndicalisme. On passe à côté d’elle si on la détache, en France, du contexte conjoncturel et national qui l’aggrave. Mais on ne peut pas non plus la comprendre dans sa globalité si on ne la relie pas aux changements structurels qui ont bouleversé nos représentations et nos modes de vie ces quarante dernières années.

Les oppositions se sont déplacées du social vers le religieux

Jusqu’aux années soixante-dix, le syndicalisme régulait la machine sociale dans son ensemble, qui considérait l’appartenance à une centrale comme le moyen le plus sûr pour encadrer les affrontements de classe et faire l’économie de grèves sauvages. L’État achetait à ce prix la paix sociale. C’est d’ailleurs pour prévenir des flambées semblables à celle de 1968 qu’il a choisi d’asseoir un peu plus le pouvoir des syndicats.

L’individualisation croissante, l’affaiblissement des appartenances, le recul des corps intermédiaires et l’atomisation sociale qui en a résulté ont eu pour conséquence une désaffection pour les formes d’engagement traditionnelles et les mobilisations collectives. La montée de l’individualisme s’est assortie d’un désinvestissement du collectif. Parallèlement, le bouleversement de la condition salariale a mis fin au grand récit ouvrier dont les syndicats étaient le symbole, les ouvriers ne constituant plus ni une classe distincte ni une classe homogène.

La disparition de ce bloc monolithique (trois syndiqués sur quatre étaient ouvriers dans les années cinquante) s’est mécaniquement traduite par un recul de la syndicalisation et un déclin des syndicats, qui n’ont pas su s’adresser à la classe moyenne élargie qui a vu le jour à la place, encadrée de part en part par des privilégiés (à l’abri) et des exclus (qui regroupent les non-productifs socialement). Dans le phénomène de l’exclusion, les contours d’une solidarité de classe se sont estompés.

Pierre Rosanvallon fait remarquer, en spécialiste familier de la question sociale, qu’un syndicalisme de contestation ne peut plus exister (sauf marginalement) dans une « société sans antagonisme majeur». Depuis la première guerre du Golfe et la chute du mur de Berlin, les oppositions se sont déplacées du social vers le religieux, de la lutte des classes vers le clash des civilisations. Elles n’ont fait que s’élargir après le 11-Septembre. Socialement parlant, nous nous trouvons dans un monde sans conflictualité structurante. Etat et syndicats ont choisi la voie de la résolution pacifique et négociée des conflits. D’où la rengaine du dialogue social, en lieu et place du vieux schéma marxiste.

Une armée d’administrateurs mangeant leurs administrés

Plus largement encore, Rosanvallon relie la désyndicalisation à la crise générale des institutions représentatives. Les groupes sociaux étanches ont laissé place à des réseaux informels, qui tissent de nouvelles formes de coopération ne passant plus nécessairement par une église, un parti, un syndicat, mais par une pluralité d’appartenances. Plutôt donc que d’individualisme stricto sensu, il serait plus juste de parler d’un émiettement de l’engagement, qui passe par l’exercice de la citoyenneté, les causes environnementales, l’engouement pour l’humanitaire, l’explosion de la vie associative ou la vogue extraordinaire pour Facebook.

Les syndicats sont devenus pareils à des associations de consommateurs, investis par l’ensemble des salariés, à charge pour eux d’en défendre les intérêts, et non plus seulement ceux des seuls syndiqués. C’est le paradoxe, connu sous le nom de paradoxe d’Oison, lequel souligne que les bénéfices conquis par la lutte syndicale profitent à l’ensemble du groupe (non syndiqués inclus). Les syndicats ont ainsi facilité le transport de passagers clandestins qui ont tiré profit des avantages acquis sans en payer le prix.

Rosanvallon en vient finalement à classer les syndicats dans la catégorie des « fonctionnaires du social ». Associés à l’administration des organismes paritaires, ils ont cessé d’être le contre-pouvoir des origines, marqué par une culture de la séparation sociale, pour se transformer en pouvoir gestionnaire, de plus en plus intégré à l’appareil d’État, participant des mécanismes généraux de la « gouvernance ».

Une grande partie du malentendu avec la base vient de là, l’État ayant fonctionnarisé un syndicalisme rentré dans le rang. Tout le monde semble y avoir trouvé son compte, hors les salariés. L’air de rien, l’État fait de la prévention sociale et les syndicats survivent à leur hémorragie par des perfusions continues, allant des subventions aux généreuses mises à disposition de personnel (rappelons qu’aux trois quarts, le budget des cinq grandes centrales n’est plus assuré par leurs cotisations).

La grande opacité qui l’entoure (autant en nombre d’adhérents qu’en mode de financement) ne facilite pas la lecture du syndicalisme en France, aussi trouble que le secret bancaire en Suisse. À la différence des associations, des entreprises et des administrations, les syndicats n’ont pas à fournir de comptabilité. Comment ensuite leur reprocher de majorer le poids de leurs effectifs, de minorer leurs budgets et d’entretenir la fiction de leur représentativité. Plonger dans le syndicalisme, c’est s’offrir un voyage en Absurdie, avec des comptabilités parallèles, des acronymes énigmatiques et des appareils obèses. Cela ressemble à un monde fossilisé et archaïque, aussi immuable que le statut de la fonction publique. On songe au mot de la Grande Catherine sur l’empire ottoman : une armée d’administrateurs mangeant leurs administrés – jusqu’au jour où leur empire sur les choses s’effondre, faute d’avoir su s’y adapter.

François Bousquet Le Choc du Mois février 2008

1) Dominique Andolfatto, Dominique Labbé, Histoire des syndicats (1906-2006), Le Seuil, 2006.

2) Hachette littérature, 1998.

3) Cf. en particulier la Sociologie des syndicats, La Découverte, 2000.

4) Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

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