Quand la Révolution française s’écrit en noir

« La Révolution est un bloc dont on ne peut rien distraire », s’exclame Georges Clemenceau le 29 janvier 1891 à la Chambre des députés face à Joseph Reinach. Après avoir été un bloc, la révolution est désormais un pavé dont on ne peut, une fois encore, rien distraire. Un pavé de 878 pages dû à plusieurs dizaines d’auteurs, qui, sous la direction du père Escande, se sont réunis pour en écrire le livre noir(1).

Deux ans avant la formule du député du Var et futur président du Conseil Clemenceau lancée au député des Basses-Alpes Reinach (qui deviendra l’un des fondateurs de la ligue de droits de l’homme et l’historiographe de l’affaire Dreyfus), la France célèbre avec faste le centenaire de la Révolution française. Rien ne manque pour fêter l’événement. Dévoilement d’une plaque dans la salle du jeu de Paume à Versailles. Exposition sur le Champs de Mars. Défilés. Banquet national. Inauguration de statues. Inhumation de « grands ancêtres » au Panthéon(2). Et même – on l’a oublié – érection de la tour Eiffel, conçue comme monument éphémère pour la durée de l’Exposition universelle organisée pour célébrer le centenaire.

Un mythe déjà ébranlé lors du bicentenaire en 1989

La République triomphe. Après quasiment un siècle de balbutiements, de troubles, de révolutions, de guerres et d’échecs, elle semble avoir définitivement gagné la partie. Depuis 1875, la troisième du nom est en place. La restauration n’aura pas lieu. À compter de 1876, la gauche gagne toutes les élections. Le centenaire se veut consensuel. Les pages les plus sombres et les plus sanglantes qui ont marqué la France à compter de la convocation des États généraux, le 5 mai 1789, sont purement et simplement oubliées. La mystique républicaine est désormais solidement ancrée.

Un siècle plus tard, rien ne semble avoir changé. Léon Gambette et Jules Ferry ont rejoint la légende dorée de Saint-Just et de Robespierre. Les deux cents ans doivent donc également être célébrés avec éclat. Le président Mitterrand y tient beaucoup. Le 10 mai 1981 ne se situe-t-il pas dans la lignée directe du 4 août 1789 ? Mais cette fois, les historiens se sont mis au travail.

Jean Dumont, ami de l’historien royaliste Pierre Gaxotte (lui-même auteur en 1928 de La Révolution française, ouvrage fort critique sur les événements de 1789) et ancien directeur de collection chez Grasset, publie un retentissant Pourquoi nous ne célébrerons pas 1789 (éditions Arge). Jean-François Chiappe fait paraître le dernier tome de sa monumentale biographie de Louis XVI (éditions Perrin). René Sédillot dénonce le vandalisme des révolutionnaires dans Le Coût de la Révolution française (éditions Perrin). Le polémiste François Brigneau, dans son journal L’Anti 89, révèle ce qu’a été l’ampleur des persécutions contre les catholiques à travers toute la France.

Cette liste des études est loin d’être exhaustive. Grâce à l’importance des recherches effectuées, les images d’Epinal tombent les unes après les autres. La prise spontanée de la Bastille. La devise « Liberté, égalité, fraternité ». La fin de l’obscurantisme. Rien se s’est passé comme on l’a appris à des générations d’écoliers. De la Révolution de 1789, il ne reste en réalité pas grand chose à garder. Le Livre noir de la Révolution française vient achever la destruction du mythe.

« Républicains, le sang porte bonheur ! »

Dix ans après la parution du Livre noir du communisme (Robert Laffont), qui a révélé au monde entier l’étendue de la tragédie humaine provoquée par l’idéologie communiste, il constitue une remarquable synthèse de celle qui a été « la mère de toutes les révolutions ». Soulèvera-t-il les mêmes débats ? Scandalisera-t-il les descendants des jacobins, sans-culottes et autres hébertistes comme son prédécesseur avait courroucé les fils spirituels des tchékistes, maoïstes et autres guévaristes ?

De même que le premier ministre de l’époque, Lionel Jospin pour ne pas le nommer, s’était dit en réponse « fier d’avoir des ministres communistes dans son gouvernement », se trouvera-t-il une éminence républicaine pour continuer à revendiquer « en bloc » l’héritage de 1789 et 1793 ? Si tel est le cas, il faudra que ses détracteurs, s’ils ne veulent pas perdre toute crédibilité, oublient un moment leurs lieux communs et anathèmes habituels. Ils auront fort à faire.

La machine révolutionnaire est en effet passée au scanner dans ce Livre noir de la Révolution française. Découpée au scalpel. Analysée dans le moindre de ses détails. Vingt-cinq chapitres se succèdent à un rythme effréné pour nous faire revivre le drame d’un épisode ayant été trop longtemps encensé. Une conclusion s’impose : dans cette révolution, tout est finalement à jeter. Ses méfaits défilent comme oraison funèbre.

Les persécutions anti-religieuses : « Il y a dans cette volonté destructrice plus qu’une volonté froide. On y trouve aussi – pourquoi ne pas le dire – comme une haine satanique… La persécution contre le christianisme n’est pas seulement violente. Elle est de nature à faire céder les plus résolus », écrit Jean de Viguerie. Le génocide vendéen : « La Vendée, s’exclame Turreau, général en chef de l’armée de l’Ouest, doit être un cimetière national. ». Le calvaire d’une Reine et la passion de son fils « Mon fils, nous allons devoir nous quitter, rappelez-vous toujours vos devoirs envers Dieu, qui nous éprouve, et votre mère qui vous aime. » La mort du roi : « Je prie Dieu que le sang que vous allez recevoir ne retombe jamais sur la France ». Les massacres, innombrables, dont celui du 10 août constitue le symbole sanglant : « Dans la chambre de la reine, où cinq hommes se sont réfugiés en compagnie d’une vieille dame et d’une jeune fille, les Marseillais commencent par jeter les deux femmes par la fenêtre, puis ils égorgent trois gardes suisses, coupent les jambes du quatrième avant de le jeter lui aussi par la fenêtre… »

Et les destructions. Et le sang qui coule : « Frères, on nous a menacés que le sang de Louis Capet retomberait sur nos têtes et bien, qu’il y retombe Louis Capet a lavé tant de fois ses mains dans le nôtre ! Républicains, le sang d’un roi porte bonheur. » Et les larmes qui pleuvent Et la terreur. Les émeutes. La destruction de la marine française. La technocratie symbolisée par le découpage invraisemblable du territoire qui fait dire à l’auteur de Réflexions sur la Révolution française, l’Irlandais Edmund Burke, en 1790 : « C’est la première fois qu’on voit des hommes mettre en lambeaux leur patrie d’une manière aussi barbare. » Et la guillotine. La folie humaine qui s’abat sur tout un pays.

Les hommes instruits décimés par ta Terreur et la guerre

Pierre Chaunu écrit justement -. « La France, en dix ans de Révolution et vingt-trois ans de guerre, me semble avoir perdu environ dix fois ce que représentaient en un an la formation du capital et l’accumulation annuelle de l’innovation à la fin de l’Ancien Régime.» Il ajoute : « Les pertes en hommes instruits, les pertes en intelligence, en capacités créatrices sont proportionnellement plus élevées que les pertes impressionnantes en vies humaines ».

La Révolution française aurait pu n’être qu’un épisode dramatique circonscrit dans le temps. Une bourrasque soufflant sur la France et retombant aussi rapidement qu’elle était apparue. Mais il n’en a rien été. Elle a continué sa course folle, sans se soucier du temps et de l’espace, traversant les siècles et les frontières. En 1917 l’esprit de 1789 souffle sur la Russie. Il n’a rien perdu de sa puissance. Il emporte tout sur son passage. Il va encore tenir soixante-douze ans. Jusqu’au soir du 9 novembre 1989 où il est venu s’écraser aux pieds du mur de Berlin éventré.

Face à ce bilan, le journaliste et essayiste Jean Sévillia pose la bonne question : « Fêtera-t-on le tricentenaire de la Révolution ? » Avant de conclure sur une note d’espoir. « L’histoire n’est jamais écrite d’avance, et l’histoire de France a toujours réservé d’immenses surprises. On ne saurait donc exclure, après tout, que XXIe siècle finissant voie un retour en force de la foi chrétienne sur le vieux sol français. Il y aura alors tout à reconstruire. Ces nouveaux chrétiens n’auront-ils pas d’autres urgences que de célébrer ou de contester le tricentenaire de 1789 ? »

Il est possible d’y croire : un pays ayant résisté au séisme de 1789 peut, face à d’autres événements plus terribles encore, toujours plier sans jamais être déraciné.

Thierry Normand le Choc du Mois janvier 2008

1. Le Livre noir de la Révolution Française (éditions du Cerf, 884 pages, 40 euros environ). À paraître le 31 janvier 2008.

Réalisé sous la direction de Renaud Escande, responsable du secteur philosophie aux éditions du Cerf, il réunit une cinquantaine de contributions, dont celles de Christophe Boutin, Jean des Cars, Pierre Chaunu, Stéphane Courtois, Ghislain de Diesbach, Stéphane Giocanti Emmanuel Le Roy Ladurie, Dominique Paoli, Frédéric Rouvillois, Reynald Sécher, Jean Sévillia, Rémi SouBé, Jean Tulard, Jean de Viguerie.

2 . Théophile Malo Corret de la Tour d’Auvergne (1743-1800), « premier grenadier de la République ». Lazare Carnot (1753-1823), organisateur des armées de la République. Jean-Baptiste Baudin (1811-1851), député mort sur une barricade en s’opposant à la prise du pouvoir par Louis-Napoléon Bonaparte. Enfin le général Marceau (1769-1796), qui remporta la victoire du Mans (1793) où périrent 20 000 Vendéens.

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