Mondialisation, Hayek et Freidman furent ses prophètes

Mondialisation, Hayek et Friedman furent ses prophètes 2.jpegHayek et Frieidman furent ses prophètes : La mondialisation expliquée à mon cheval

Dans les années cinquante, on croyait le libéralisme économique pur et dur renvoyé à jamais dans le passé. On se trompait d’époque. Renvoyé dans le futur, il a fini par soumettre les sociétés qui l’avaient rejeté après 1929. Dans l’intervalle, on l’a rebaptisé. Le libéralisme étant, selon les mots de Valéry Giscard d’Estaing, « une théorie très avancée et nouvelle », on lui a donné « un nom moderne : néolibéralisme ».

La mondialisation n’a pas attendu les années 1980 pour pousser ses pions et ses capitaux. Partie d’Europe, avec les premières grandes expéditions des navigateurs portugais et la découverte de l’Amérique, elle a progressivement conquis le globe, obéissant vraisemblablement à un dessein de l’espèce conduisant les hommes à coloniser l’ensemble des terres émergées. Restait cependant à les unifier. Ça sera le rôle de la mondialisation, telle qu’elle s’est dessinée au tournant des années quatre-vingt sous la forme de l’économie-monde.

L’État-providence, une idée de gauche ? demandez à Bismarck…

Si une mondialisation effective devait nécessairement accompagner le raccourcissement des distances et l’accélération du temps induits par la révolution technologique des transports et des télécommunications, la forme qu’elle a prise n’était certainement pas écrite à l’avance. Cette mondialisation a été en réalité pensée et voulue de longue date. Elle n’attendait que des conditions opportunes pour sa mise à exécution. Elles lui seront fournies par la – stagflation -, mélange de croissance ralentie et d’inflation, que les économies des pays développés vont rencontrer dans le courant des années soixante-dix.

Au temps de l’âge d’or de la croissance, de la fin de la guerre jusqu’au premier choc pétrolier, les profits des entreprises et les revenus des salariés augmentaient simultanément, sans se foire concurrence les uns les autres.

Le tassement économique va gripper cette belle machine et conduire à réviser le modèle économique redistributeur des « Trente Glorieuses », qui avait enrichi salariés et entrepreneurs.

Issue de la Grande Dépression, cette économie mixte, sur laquelle reposait la paix sociale, combinant la libre entreprise et l’intervention de l’État, établissant un moyen terme entre les excès d’un capitalisme débridé et la paralysie d’une économie planifiée de type soviétique, va être bon an mal an battue en brèche. L’enlisement américain au Vietnam d’abord, la fin de la convertibilité du dollar et de l’or ensuite, l’apparition d’un chômage de masse en Europe enfin, associée à l’inflation, vont conduire à remettre en cause le New Deal de Roosevelt, le compromis fordiste et l’État-providence qui en a résulté.

Cette notion d’État-providence est ancienne. Elle s’est formée dans les rangs de l’opposition républicaine à Napoléon III. Bismarck, le premier, lui donnera corps. Mais c’est surtout l’économiste anglais, John Maynard Keynes (1883-1946), qui lui procurera son substrat théorique, et la crise de 1929 son champ d’application. Keynes pense que seule l’intervention de l’Etat est à même d’endiguer le cercle vicieux enclenché par la dépression. Le titre de l’un de ses livres le dit expressément : The End of the laissez/faire. À vrai dire, cette fin supposée du libéralisme n’a été que de courte durée. Il va refaire parler de lui, recourant de nouveau au langage des physiocrates fiançais du XVIIIe siècle, que Keynes croyait révolu, celui du « laissez faire ».

Ces pèlerins-là n’avaient foi que dans dans le veau d’or

Si l’on peut donner une date de naissance symbolique à la renaissance du libéralisme, c’est lorsque Friedrich August von Hayek (1899-1992), prix Nobel d’économie en 1974, a lancé la Société du Mont-Pèlerin, au bord du lac Léman, en 1947. Un « rideau de fer » venait alors de tomber sur l’Europe, pour reprendre les mots de Winston Churchill. Mais dans l’esprit d’Hayek, le rideau est tombé de part et d’autre du monde. C’est pour échapper à ce dilemme, résumé à l’Ouest par la peste keynésienne et à l’Est par le choléra communiste, que le père fondateur du néolibéralisme, convaincu que l’économie et plus généralement l’humanité ne fonctionnent bien qu’en régime strictement privatisé, a mis sur pied le Mont-Pèlerin.

Peu connue du grand public, la destinée de cette société de pensée est fascinante. Quelques pèlerins, économistes de haut vol, prêchant dans le désert la bonne parole du libéralisme, vont finir par convertir le monde à leur foi dans le marché. Véritable Internationale libérale, l’influence de la Société sera considérable. Huit de ses membres recevront le prix Nobel d’économie. Elle sera au cœur des politiques thatchériennes et reaganiennes. Des organisations comme la Commission trilatérale, le Groupe de Bilderberg ou encore quelques-uns des think tanks les plus influents ne seront pas sans rappeler son mode de fonctionnement. Un seul catéchisme y règne, celui du laissez-faire économique, il gagnera petit à petit les élites politiques, les cercles économiques, les grandes organisations internationales comme le FMI, la Banque mondiale, l’OCDE.

L’argument principal du libéralisme économique a été avancé en 1714 quand Mandeville, philosophe hollandais vivant en Angleterre, a publié sa Fable des abeilles, dont la thèse est tout entière contenue dans le sous-titre : « les vices privés font le bien public ». L’argument sera repris par tous les théoriciens libéraux, d’Adam Smith à Hayek. Ce qui fait la prospérité des sociétés, c’est le concours des égoïsmes individuels. Au grand inquisiteur étatique, les libéraux opposeront la « main invisible », providence toute trouvée et opération d’alchimie économique transformant le vil plomb de l’intérêt en or et guidant les appétits de chacun vers un état de félicité collective.

On a parlé à tort de « contre-révolution économique » à propos du néolibéralisme. C’est en réalité un retour aux sources qu’opèrent Hayek et les siens. Ils retrouvent le cœur de ce qu’a constitué la révolution libérale, qui vise à supplanter la société par le marché, l’Etat par la multinationale, le citoyen par le consommateur, la politique par l’économie, à laquelle on applique les critères de la sélection naturelle, sous couvert de prospérité pour tous et de liberté présumée. La liberté, c’est seulement le jeu des forces qu’abrite le marché, dont le verdict est sans appel : le gagnant ramasse tout Winner-take-all, comme disent les Américains.

Une idéologie basée sur le pari de la fin de l’histoire

Mais avant d’en arriver là, il a fallu faire céder un à un les freins qui entravaient la libre circulation des biens, des capitaux et des services. Chantier gigantesque. Il se fera par étapes. La première expérience grandeur nature aura lieu lors de la prise de pouvoir par Pinochet, au Chili, en 1973. À la manœuvre, les « Chicago-Boys », économistes formés par les idées de l’École de Chicago. Cinq prix Nobel d’économie sont rattachés à cette Ecole, tous membres de la Société du Mont-Pèlerin, dont Milton Friedman (1912-2006), le plus connu. Le monde de l’économie est petit.

Le Chili répond à la définition de ce que les anticapitalistes de droite et de gauche appelaient autrefois une ploutocratie. Privatisation à marche forcée de l’économie et paradis fiscal. La seule chose qui fait tache, c’est l’uniforme immaculé du général. Margaret Thatcher en 1979 et Ronald Reagan en 1980 y remédieront. La première, avec dans ses bagages les livres de son auteur de chevet : Hayek ; le second, avec ceux de Milton Friedman. La révolution libérale est en marche, prélude à la mondialisation.

Les démocraties occidentales se convertissent durablement au néolibéralisme, bientôt suivies du monde entier. Car les années quatre-vingt seront aussi celles de l’élaboration de ce qu’on a appelé le « Consensus de Washington », que le FMI, super-ministère des finances à l’échelon mondial sous direction étasunienne, répandra sur le monde. Un cahier des charges rigoureux sera imposé aux pays émergents qui solliciteront l’aide internationale. Privatisations, réforme fiscale, réduction des dépenses publiques et surtout ouverture des frontières à l’économie et à la finance mondiales. Avec les résultats que l’on sait : crise des pays asiatiques et de la Russie post-soviétique, faillite de l’Argentine, naine de l’Afrique.

Un des traits les plus singuliers du néolibéralisme est son horreur pour tout ce qui fait société. C’est bien pourquoi il les détruit toutes, au rouleau compresseur de la dérégulation, inexorablement, à commencer par cette société historiquement constituée qu’est l’Etat-nation. « Un marchand n’est nécessairement d’aucun pays en particulier », écrivait il y a plus de deux siècles Adam Smith (1723-1790), en guise de préliminaires à la mondialisation marchande actuelle.

Cette dernière repose sur une mystique du marché. La loi de gravitation universelle qui la soutient est l’autorégulation. Le malheureux État est traité comme un agent de la circulation un peu empoté, à qui l’on demande seulement de garantir, avec le plus de laxisme possible, la liberté du commerce. Tout ce qui vient troubler la libre circulation est préjudiciable au marché. Lequel est le meilleur des mondes possibles. Pur, parfait et absolument bénéfique. Telle est la conviction inébranlable des Pangloss néolibéraux, qui, comme leur devancier dans le Candide, de Voltaire en viennent à dire, lorsque la réalité contredit par trop leur optimisme, « les malheurs particuliers font le bien général ».

« Entre le fort et le faible, disait Lacordaire, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère. » C’est de cette loi que les libéraux ont voulu débarrasser l’économie, au nom d’une utopie apolitique qui a libéré les plus riches de leurs obligations. Ce faisant, ils détruisaient la possibilité de toute vie en société.

Le néolibéralisme aura beau jouer et rejouer « Embrassons-nous, Folleville ! », il ne pourra pas survivre aux crises à répétition qu’il génère. C’est une vision du monde par beau temps, avant la tempête, qu’il prépare immanquablement et face à laquelle il laisse totalement démuni. On ne peut pas privatiser la société sans la détruire. La société, c’est le bien commun, la maison de tous.

Tel est le paradoxe intenable de la mondialisation. Elle a fait le pari de l’abolition de l’histoire, à laquelle elle a substitué sa fiction marchande qui ne peut faire illusion que pendant la belle saison. Pas besoin d’être climatologue pour savoir que celle-ci ne dure jamais très longtemps. La politique et l’histoire finiront par reprendre leurs droits, mais dans un paysage peut-être irréparablement endommagé et avec un homme bien abîmé. Tel est le legs d’Hayek et de sa famille. Une société sans Etat, des nations sans frontières et un corps social sans abri. Qui défendrait pareil héritage !

François-Laurent Baissa Le Choc du Mois Septembre 2007

À lire : Le Grand Bond en arrière. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, par Serge Halimi, fayard, 2004.

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