La Restauration : renouer la chaîne des temps

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Dans une récente synthèse, l’historien Emmanuel de Waresquiel met en lumière les traits saillants et novateurs de la Restauration Elle fut une expérience politique majeure, « tentative de mettre un terme à la Révolution en la dépassant sans pour autant la nier »

La place du Trocadéro n’est pas un simple belvédère. C’est un lieu de mémoire politique. En 2012, Nicolas Sarkozy y avait organisé une grande réunion publique entre les deux tours et, en 2017 François Fillon y tint le meeting de la dernière chance, englué dans les « affaires ». Hasard ? Dans son brillant essai La droite imaginaire, Jérôme Besnard remarque ajuste titre que cette place porte le nom d’une éclatante victoire française : le 31 août 1823, la France de la Restauration bat à Cadix les forces libérales espagnoles, remettant ainsi sur le trône madrilène le roi légitime Ferdinand VII. Par-delà les Pyrénées, d’une Restauration l’autre.

La Restauration. Angle mort de l’Histoire nationale, parent pauvre des mythes politiques ! Elle a pourtant duré quinze ans, davantage que l’Empire. Mais on retient Waterloo plutôt que Trocadéro. Jusque dans le poids des souvenirs, la Révolution et l’Empire auront grevé l’existence des deux frères cadets de Louis XVI : comtes de Provence et d’Artois, futurs Louis XVIII et Charles X. Ils ont connu les premières heures de la Révolution. Ils ont quitté la France pour les Pays-Bas autrichiens, le jour même où leur aîné infortuné s’élançait vers Varennes. Exilés aux quatre coins de l’Europe, en Angleterre, en Russie ou ailleurs, Provence et Artois ont dû, pendant un quart de siècle, mener des troupes émigrées, fomenter des complots, garder le crédit des autres nations : tenir, en somme. La France, volcan de l’Europe, était toute obscurcie de poudre; guerrière, conquérante, régénératrice, l’accès en était interdit à ses princes. Un jour, les nuages se sont écartés.

Après la morne plaine

L’aigle impérial, ivre de conquêtes contre l’Europe entière, a fini par mordre la poussière. En avril 1814, Napoléon abdique, fait ses adieux à ses grognards et s’embarque pour l’île d’Elbe, en exil. Chassé-croisé Louis XVIII débarque à Calais et entre à Paris le 3 mai. « Rien n’est plus évident au qu’un événement lorsqu’il est advenu », écrit Emmanuel de Waresquiel, éminent spécialiste de la période et auteur d’une récente synthèse : Penser la Restauration. 1814-1830 (Tallandier). Et de fait, le retour des Bourbons n’était pas gagné d’avance. Ce succès, ils le doivent d’abord à leur obstination. Louis, comte de Provence, a toujours cru en son étoile. En la légitimité. Exilé, proscrit, il n’a jamais consenti à l’abaissement de sa dignité. Monté sur le trône, il date ses années de règne à compter de 1795, c’est-à-dire de la mort de son neveu Louis XVU, l’enfant du Temple. En 1814, pourtant, le vent aurait pu tourner différemment. Metternich songe à installer le roi de Rome aux Tuileries, tandis qu’Alexandre Ier envisage l’hypothèse Bernadotte. Bref, rien n’assure à Louis XVIII ni la solidarité des Alliés, ni la certitude de régner sur la France. Ce n’est que tardivement – le 31 mars 1814 – que les Coalisés se manifestent collectivement en faveur des Bourbons. Ce retour, ils le doivent aussi à des jeux d’arcanes, à l’habileté d’un Talleyrand immortalisé dans Le Souper, et délicieusement incarné par feu Claude Rich. Ainsi, s’il est bien un mythe auquel il faut tordre le cou, c’est celui des Bourbons rentrés « dans les fourgons de l’étranger », légende noire forgée par les bonapartistes afin d’associer la dynastie légitime à une cause antinationale. Et si le second retour des Bourbons, en 1815, s’opéra par la grâce de Waterloo, si le prix à payer fut l’occupation du sol national par les nations européennes, ce prix fut âprement discuté et amoindri par les efforts du gouvernement monarchique, en la personne du duc de Richelieu. Et Balzac de rendre grâce « Quand ils revinrent, ils rapportèrent les olives de la paix, la prospérité de la paix, et sauvèrent la France, la France déjà partagée. S’ils payèrent les dettes de l’exil, ils payèrent les dettes de l’Empire et de la République ».

Défaire les nœuds, tenir le fil

L’Empire, toujours lui. Le Sénat napoléonien, au printemps 1814, proclame la déchéance de l’Empereur. Il propose ensuite une constitution à Louis, mais ce dernier refuse ces sénateurs, non contents de vouloir le « faire » roi, ont le culot de l’appeler par son nom d’état-civil, et non par sa titulature. Or, cela fait dix-neuf ans qu’il règne de jure. Surtout, Louis ne veut pas être un roi instauré, mais restauré. La constitution sénatoriale reste donc lettre morte. Louis XVIII décide d’octroyer la Charte la méthode comme le mot rappellent l’Ancienne France. Pourtant, à l’image du régime, le texte (76 articles), est original et novateur, ménageant la chèvre et le chou. La souveraineté appartient au roi qui, seul législateur, propose, sanctionne et promulgue la loi. Il convoque les Chambres, nomme les pairs et, comme sous l’Ancien Régime, « toute justice émane de lui ». Quant au préambule, il ne dit mot de la Révolution, jamais nommée. Après la grande fracture, il s’agit de « renouer la chaîne des temps ». L’ombre de 1789 plane cependant sur le texte constitutionnel, lequel débute par l’énumération des « droits publics des Français » égalité civile, libertés publiques, garantie des acquisitions de biens nationaux. « Le vœu le plus cher à notre cœur, c’est que tous les Français vivent en frères », proclame le préambule. La réconciliation est le but assumé « un traité de paix après une longue guerre », selon le libéral Guizot.

Pourtant, déjà, l’interprétation de la Charte fait débat. Quant à sa nature, d’abord charte octroyée, dépendant de la seule libéralité du souverain ? Ou pacte politique entre le prince et la nation assemblée ? En 1830, cette question profonde sera d’une actualité brûlante. On se déchire aussi quant aux pouvoirs accordés aux députés. Ceux-ci, en principe, ne peuvent initier des propositions de loi. Quant au ministère, il n’est pas responsable. C’est donc autour du droit d’amendement (art. 46) et de pétition que va se jouer la bataille entre députés et gouvernement du roi.

Et, contre toute attente, ce sont les ultras qui usent d’abord de ce ressort-là. Face à une monarchie jugée trop débonnaire, voire laxiste, ces députés ferraillent. Majoritaires au sein de la « Chambre introuvable », ils mènent la vie dure au gouvernement ce n’est pas le moindre des paradoxes de la Restauration que d’avoir donné la primeur du parlementarisme moderne à des chevaliers de la contre-Révolution. Plus tard, ce sont leurs adversaires libéraux qui emploieront les mêmes armes parlementaires, les retournant cette fois contre la monarchie. Charles X, avec ses ordonnances de Saint-Cloud (conformes à la Charte, mais déplaisant aux libéraux !), en fera les frais. Au printemps des lys succédera Juillet.

Demain sur nos tombeaux

La Varende a peint avec brio le cortège de Charles X traversant la Normandie en 1830 pour s’embarquer à Cherbourg. « Le dernier voyage de la légitimité », écrit Waresquiel. C’est pourtant bien le drame de la Restauration d’attirer plus le regard sur sa chute que sur son contenu. Or, si la période a ses limites, elle a aussi ses mérites. Entre 1814 et 1830, c’est d’abord la France qui est restaurée. Dans la paix retrouvée, elle revit. Barbey d’Aurevilly y voit « un moment superbe pour la France, convalescente monarchique, à qui le couperet des révolutions avait tranché les mamelles, mais qui, pleine d’espérance, croyait pouvoir vivre ainsi, et ne sentait pas dans ses veines les germes mystérieux du cancer qui l’avait déjà déchirée, et qui, plus tard, devra la tuer ». Stendhal, lui, loue le « degré de bonheur dont la France jouit sous le règne de Charles X ». Ce dernier, roi depuis 1824, est sacré à Reims le 29 mai 1825. Ce n’est pas seulement le dernier sacre de notre Histoire c’est aussi, à l’époque, le dernier depuis celui de son frère aîné Louis XVI en 1775. Cinquante ans plus tôt ! Ce sacre doit finir « positivement l’ère des révolutions » (Charles Nodier). Chateaubriand a écrit des pages mémorables sur cette « cathédrale décorée de papier peint », confiant, dans un style bien à lui, qu’il aurait préféré voir « le Roi à cheval, l’église nue, ornée seulement de ses vieilles voûtes et de ses vieux tombeaux, les deux Chambres présentes, le serment de fidélité à la Charte prononcé à haute voix sur l’Évangile ». Toute la Restauration est là l’épreuve indélébile, le fil retrouvé, la pompe restaurée, les symboles intacts, le climat nouveau, le constitutionnalisme balbutiant, le romantisme naissant, un esprit différent. Ainsi que les soutiens fidèles et grinçants, réactionnaires ou libéraux, parfois un peu tout cela.

Et puis, il y a le vaste monde. La France d’alors, parée de blanc, reprend des couleurs en Europe. C’est le retour dans le concert des nations. C’est la prise de Trocadéro et la victoire en Espagne, ce pays même où Bonaparte avait si piteusement échoué. C’est la victoire navale de Navarin (1827) contre les Turcs, et l’expédition de Morée pour libérer les Grecs. C’est Alger enfin, prise par Bourmont le 5 juillet 1830 la monarchie n’aura même pas le temps d’exploiter à son compte ce retentissant succès. Le drapeau blanc, le drapeau de la légitimité, a lui aussi fait le tour du monde. Las ! Le 16 août 1830, du port de Cherbourg, ce sont des voiles blanches, celles du Great Britain et du Charles Caroll, qui s’éloignent du rivage. Mais par-delà l’exil, nous le savons : les rois de France ne meurent jamais.

– Emmanuel de Waresquiel, Penser la Restauration, 1814-1830, Tallandier.

François La Choue monde&vie 5 février 2020

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