Quand les journalistes doivent passer… à l’Est

Frédéric Taddeï trouve refuge sur la chaîne russe RT pour animer des débats en toute indépendance, les défenseurs de la liberté d’expression s’offusquent – les mêmes qui réclament qu’Éric Zemmour soit banni de tous les plateaux TV vous trouvez ça bizarre ?

Frédéric Taddeï « sur Russia Today, chaîne d’information russe financée directement par le Kremlin », s’indigne Sonia Devillers sur France Inter ! Taddeï, un journaliste réputé pour son indépendance, mais sa « liberté d’expression qui lui est si chère est-elle compatible avec un régime qui enferme des journalistes et muselle ses opposants ? » poursuit l’inquisitrice. Et ils sont nombreux comme elle, dans les médias centraux contrôlés par une dizaine de milliardaires ou par l’État français (sans parler de ceux contrôlés par l’État américain, anglais ou qatari), à s’étrangler de fureur et d’indignation devant le passage à l’Est de l’un des seuls journalistes à organiser des débats vraiment pluralistes.

Si leur indignation est légitime, elle ne l’est pas pour les bonnes raisons. Les médias russes, derniers refuges de la liberté d’expression, est-ce si absurde ? Comme le souligne Taddeï dans son interview sur France Inter, la question légitime aurait été de savoir pourquoi aucune autre chaîne n’avait accepté ses conditions qu’il fût totalement libre d’organiser ses émissions comme bon lui semblait.

Il suffit d’allumer son poste de radio ou de télévision pour avoir la réponse. Il est clair que le débat libre n’est pas ce qui intéresse nos animateurs, qu’ils soient de divertissement (Ardisson, Ruquier, etc.) ou plus sérieux. À part peut-être Alain Finkielkraut sur France Culture, qui a osé recevoir Renaud Camus sous les hurlements de la foule des journalistes indignés, ce sont justement les hurlements qui dominent. L’invité fait face à une bande de chroniqueurs plus politiquement corrects les uns que les autres, qui s’emploient à le provoquer, puis le briser.

Des médias monochrome

Les habituels noms d’oiseaux y passent (« facho », « populiste », etc.), ainsi que la psychiatrisation à outrance ( les « obsessions », la « haine », « pathologique », etc.), mais cela n’est que la première étape.

Si l’invité se défend, voire rend les coups, il passera par la case « tribunal » et l’on réclamera son éviction de tous les médias. La récente polémique entre Éric Zemmour et Hapsatou Sy sur le plateau des « Terriens du dimanche » constitue à ce titre un cas d’école. Le coup était monté d’avance, comme l’indique le fait qu’une assistante de la donzelle a filmé l’ensemble de l’émission pour pouvoir diffuser les séquences coupées au montage. Certes, Zemmour, chauffé par 30 minutes d’attaques, a été un peu sec avec « Hapsatou » Sy (elle doit 350 000 € au Trésor public), qui l’avait insulté juste avant. Mais rien qui ne puisse être qualifié d’ « injure raciste », ce dont Zemmour est accusé.

Certes, personne n’est obligé d’aller se produire dans ces émissions, sauf ceux qui ont quelque chose à vendre : livre, pièce, film, etc. Mais elles sont surtout révélatrices du formidable entre-soi de ce qu’il n’est pas exagéré d’appeler la classe journalistique. Issus des mêmes milieux sociaux, les journalistes mettent aussi les mêmes bulletins dans l’urne. 87 % des étudiants de l’ESJ, l’une des deux plus grandes écoles de journalisme votent à gauche ou à l’extrême gauche. Chez sa rivale, le CFJ, c’est 100 % ! Pas étonnant que les journalistes se posent tous ou presque en gardiens du temple libéral-libertaire, européiste et immigrationniste.

Pas étonnant non plus que Frédéric Taddeï – qui met un point d’honneur à mettre son mouchoir sur ses opinions – dérange et qu’il ait dû trouver refuge chez le grand méchant Russe, RT. Y trouvera-t-il l’herbe plus verte que chez France Télévision, chaîne directement financée par l’Elysée ? Une affirmation bien sûr pas plus exacte que la « chaîne directement financée par le Kremlin » de Sonia Devillers, puisque RT et Sputnik dépendent du ministère de la Communication, alors que chez nous, c’est celui de la Culture qui exerce sa tutelle sur France Télévision et Radio France.

Certes, il y aurait bien des choses à dire sur la liberté d’expression en Russie, qui fait plus penser à celle qui existait sous De Gaulle que sous Hollande, Macron, lui, tenant plus de De Gaulle quant à ses rapports difficiles et autoritaires avec les journalistes. Mais force est de constater qu’en France, les médias russes ne sont pas plus engagés que leurs homologues hexagonaux. Seulement, comme ils défendent un autre point de vue, ils détonnent un peu.

Ils sont aussi poussés, pour trouver leur public, à ouvrir leurs colonnes à ceux dont les autres ne veulent pas, ce qui fournit au passage d’excellents prétextes pour les accuser de « faire le jeu » des populistes. Leurs journalistes ne reçoivent pas d’instructions du Kremlin et s’ils commettent des erreurs ou colportent des fake news, ce n’est certainement pas dans la même proportion que leurs homologues des rédactions parisiennes. Bref, ils sont à lire avec le même recul que France 24, la BBC, CNN, Al Jazeera ou tout autre média. Quant à Taddeï, gageons que RT n’aura aucun intérêt à lui mettre le moindre bâton dans les roues après la publicité que cet « agent de propagande du régime de Poutine » s’est offerte en l’embauchant.

Richard Dalleau monde&vie 19 octobre 2018

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