Ils arrivent à deux ou trois, parfois un peu plus. Pas de cagoule, pas de masque. Juste des tracts sous le bras, une table pliante, quelques feuilles imprimées à la va-vite. Rien d’extraordinaire. Rien qui devrait poser problème dans un lieu censé être celui du débat, de la confrontation d’idées, de la formation de l’esprit critique. Une université, en théorie.
Et pourtant, ça ne dure jamais.
Très vite, quelqu’un filme, quelqu’un prévient, quelqu’un appelle. Et en face, ça se met en place. On voit arriver des groupes compacts, organisés, souvent vêtus de noir, parfois le visage dissimulé, parfois non, mais toujours avec la même intention. Pas discuter. Pas répondre. Pas contredire. Faire dégager.
En quelques minutes, le rapport de force est posé. Les voix montent, les insultes partent, la tension grimpe d’un coup. La table est bousculée, les tracts arrachés, les militants encerclés. Parfois ça s’arrête là. Parfois non. Et quand ça ne s’arrête pas, ça cogne.
Ce scénario, ce n’est pas un accident. Ce n’est pas un dérapage isolé. C’est devenu une mécanique.
Le rapport publié en 2025 par l’UNI ne fait que mettre noir sur blanc ce que beaucoup vivent déjà sur le terrain. Des dizaines de cas recensés, des témoignages concordants, des faits répétés dans plusieurs villes. Lyon, Paris, Lille, Rennes, Bordeaux. Toujours la même logique. Toujours les mêmes méthodes. Toujours les mêmes cibles.
Dans ce cadre, les organisations étudiantes classées à droite comme l’UNI ou La Cocarde étudiante sont particulièrement visées. Non pas parce qu’elles seraient violentes, mais parce qu’elles sont identifiées. Repérables. Ciblées.
L’année 2026 a confirmé que la situation ne se calme pas, bien au contraire.
Le 30 janvier 2026, à Nanterre, une opération de tractage dégénère. Des militants sont pris à partie à proximité du campus et jusque dans la zone du RER. Des coups sont portés, des étudiants sont poursuivis. Une jeune femme est blessée, touchée à la tête.
Le 5 février 2026, à Lyon III, en plein scrutin étudiant du CROUS, le climat devient électrique. Des militants sont pris à partie devant l’université. Les échanges ne sont plus verbaux. Là encore, il faut évacuer, se protéger, éviter que la situation ne bascule complètement.
Dans la même période, des faits similaires sont évoqués à Aix-en-Provence et Grenoble. Pressions, intimidations, menaces, confrontations physiques. Rien d’exceptionnel pris isolément. Mais mis bout à bout, tout devient clair.
Ce n’est pas une série d’incidents. C’est un climat.
Déjà en 2025, à Strasbourg, des militants avaient été encerclés lors d’un tractage. À Toulouse, des affrontements avaient fait plusieurs blessés lors d’actions militantes sur le campus. Les récits se ressemblent tous. Encerclement. Pression. Violence.
Le point commun entre tous ces cas n’est pas seulement la confrontation politique. C’est la manière dont elle se déroule.
On n’est pas dans deux groupes qui débattent. On est dans un groupe qui vient empêcher un autre de parler.
Le rapport de l’UNI parle d’une stratégie visant à faire disparaître toute présence militante jugée indésirable sur les campus. Le mot est important. Disparaître.
Et quand on pousse un peu plus loin, ce qui apparaît est encore plus inquiétant.
Parce que ça ne s’arrête pas toujours aux murs de l’université.
Certains militants racontent être suivis après les cours. D’autres expliquent avoir été pris à partie en ville. Certains évitent certains trajets, certains lieux. On est loin du militantisme étudiant classique. On est dans une tension permanente.
Dans plusieurs cas, des responsables étudiants ont choisi de suivre leurs cours à distance. Non pas par confort. Par nécessité.
Quand tu dois choisir entre tes études et ta sécurité, ce n’est plus un problème étudiant. C’est un problème de société.
Face à ça, la réaction des institutions reste faible.
Les directions d’université parlent d’apaisement, de dialogue, de tensions. Mais sur le terrain, ceux qui subissent savent très bien que rien ne change vraiment.
Et à force de ne rien faire, on envoie un message très simple.
La violence paie.
Plus tu mets la pression, plus tu gagnes du terrain.
Plus tu intimides, plus tu fais reculer l’autre.
Et petit à petit, une règle s’installe.
Tu peux parler, mais seulement si tu ne déranges personne.
Sinon, on s’occupe de toi.
Du côté politique, le sujet reste traité avec prudence. Trop prudence. Parce que reconnaître ce phénomène obligerait à admettre que la violence ne va pas toujours dans le sens attendu.
Alors on minimise. On nuance. On évite.
Mais sur le terrain, les faits sont têtus.
Et au milieu de tout ça, il y a eu un point de bascule.
En février 2026, à Lyon, un jeune militant de 23 ans, Quentin Deranque, meurt après une agression dans un contexte de tensions politiques. Ce n’est plus une altercation. Ce n’est plus un dérapage.
C’est une limite qui a été franchie.
À partir de là, il n’y a plus d’excuse possible.
Parce que quand des étudiants commencent à finir à l’hôpital, puis à la morgue, il faut arrêter de parler d’ambiance tendue.
Il faut parler de violence politique.
Et une violence politique qu’on laisse s’installer ne reste jamais à petite échelle.
Ce qui se passe aujourd’hui dans certaines universités n’est pas anodin. Ce n’est pas un épisode. Ce n’est pas une parenthèse.
C’est un glissement.
Un passage progressif d’un lieu de débat à un lieu de confrontation.
Et dans un lieu de confrontation, les règles changent.
Ce n’est plus celui qui a raison qui s’impose.
C’est celui qui fait le plus peur.
Ce n’est plus celui qui convainc qui gagne.
C’est celui qui réduit l’autre au silence.
Et une fois que ce mécanisme est en place, il devient très difficile de revenir en arrière.
Parce qu’entre le débat et la peur, il y a un point de rupture.
Et une fois ce point franchi, ce ne sont plus les idées qui disparaissent.
Ce sont ceux qui les portent.
Viguès Jérôme
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