La chronique flibustier de Georges Feltin-Tracol
Pour bien des personnes, le mot « technocratie » est un synonyme de « bureaucratie ». Un technocrate ne serait qu’un expert fonctionnaire docile qui pond directives, décrets, règlements et normes afin de meubler une journée vide en labeur… Il s’agit hélas d’une confusion sémantique facile, car « technocratie » porte aussi une autre signification. En se penchant sur l’étymologie, il faut la comprendre comme pouvoir de la technique. Technique dans son acception heideggérienne ? Pas du tout ! L’élasticité de ce dernier terme le définit en recours politique décisif des moyens techniques d’information et de communication à l’ère liquide de la Modernité tardive.
En clair, l’État emploie l’informatique, Internet et la cybernétique à ses propres fins. Le politologue et juriste français, Maurice Duverger (1917–2014), a aussi mentionné dans ses travaux la « technodémocratie », soit le système politique démocratique formel où techniciens et spécialistes administratifs côtoient les représentants élus des citoyens dans l’exercice du pouvoir. C’est le cas des régimes occidentaux libéraux qui procèdent in fine d’« États profonds » tentaculaires. Dès les années 1970, la Commission Trilatérale, Zbigniew Brzezinski en tête, parlait dans ses documents officiels de « technétronique », c’est-à-dire la complémentarité obtenue entre la technologie et l’électronique, l’ancêtre immédiat de l’informatique et du numérique.
Dans ce domaine peu connu, force est de constater qu’en pleine actualité brûlante, l’État d’Israël est sans aucune contestation possible une puissance technocratique et/ou technétronique de premier plan. Il s’en vante d’ailleurs, en particulier en matière sportive. Les amoureux de la « petite reine » savent qu’aux différentes compétitions cyclistes participe une équipe qui soulève la controverse. À la fois israélienne et suisse, Israel Start-Up Nation Team, naguère appelée Israel Premier Tech, est un groupe professionnel cycliste financé par un milliardaire israélo-canadien, Sylvan Adams, intime de Benjamin Nétanyahou.
La présence de cette équipe au Tour d’Espagne 2025 a déclenché l’indignation et la colère des Espagnols pro-palestiniens qui interrompirent certaines étapes dont la dernière par des manifestations et des blocages virulents. De gré ou de force, Israel Start-Up Nation Teamœuvre en agent d’influence culturelle du régime de Tel-Aviv qui excelle dans les arcanes d’Internet.
La guerre se déploie désormais sur sept cadres opérationnels tactiques précis : terre, mer, air, espace sous-marin, domaine sidéral, médiasphère et univers numérique. Les Israéliens y sont en pointe, car ils n’ont jamais admis leur échec partiel face au Hezbollah libanais lors de la guerre de 2006. Fondé sur le principe de la nation armée qui mobilise la population et ses ressources, l’État d’Israël parie beaucoup sur les nouvelles techniques informatiques, y compris dans la vie privée.
Sait-on que le paiement en espèces y est presque proscrit ? Une loi de 2018 entrée en vigueur au 1er janvier 2019 en restreint l’usage. L’interconnexion est totale, ce qui devient un grave problème éthique. Sans cesse sur le qui-vive, d’où une hypertrophie sécuritaire obsessionnelle, les autorités israéliennes pratiquent une transparence intrusive envers leurs compatriotes qui n’ont plus qu’une vie privée virtuelle…
La performance technocratique de l’État hébreu se vérifie aussi dans ses opérations de subversion et d’assassinats ciblés. Puissance nucléaire qui ne le confirme pas afin de ne pas provoquer une course à l’armement régionale déstabilisatrice avec l’Arabie Saoudite, la Turquie, voire l’Égypte, Israël écarte toute impatience dans ses projets et mise sur la longue durée. On se souvient de l’incroyable et minutieuse opération des bipeurs et talkies-walkies piégés acquis par de nombreux cadres du Hezbollah, les 17 et 18 septembre 2024. Il a fallu concevoir au préalable un projet complexe, capable d’atteindre le but recherché.
Les assassinats de Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, le 27 septembre 2024, et du Guide suprême iranien Ali Khamenei, le 28 février 2026, démontrent que le renseignement israélien concilie le terrain (l’information humaine) et l’examen des flux électroniques. Des commentateurs occidentaux évoquent le piratage du réseau de caméras d’observation routière des axes de communication de Téhéran. Le renseignement israélien organiserait ainsi la filature à distance des dignitaires iraniens ! En outre, des micros d’espionnage et de géolocalisation auraient été posés dans le plombage dentaire de plusieurs responsables de la République islamique d’Iran et des Gardiens de la Révolution. Si ce fait ne relève pas de la désinformation sciemment diffusée, ce serait un acte fort audacieux qui impliquerait une connivence logistique sophistiquée étroite et prouverait l’existence manifeste d’une « cinquième colonne » traîtresse. Pour diverses raisons (politiques, personnelles ou vénales), des membres des entourages concernés serviraient Tel-Aviv. Les journalistes ont rapporté que des photographies de la dépouille sans vie du Guide suprême auraient été transmises, authentifiées et vues par les gouvernements israélien et étatsunien. Intoxication médiatique ou réel savoir-faire ?
En dehors de la guerre secrète, Israël accroît son emprise sur la technique. Certes, ses « Dôme de fer », « Fronde de David » et Arrow 3, trois systèmes de défense aérienne contre les missiles balistiques, montrent parfois d’indéniables fragilités, surtout face aux missiles à sous-munitions. Toutefois, l’aviation militaire israélienne s’assure de la suprématie de l’espace aérien iranien alors que les deux belligérants ne sont pas voisins. La Palestine occupée, la Jordanie, la Syrie et l’Irak les séparent ! La superficie de l’Iran (1 648 195 km²) représente près de quatre-vingt fois le territoire officiel d’Israël (20 770 km²). Mais cet effort de guerre si intense peut-il durer très longtemps ? Lieu propice d’une Silicon Valley hébraïque malgré le départ des cadres pour l’étranger ou le front, Israël ne dispose pas d’une solide industrie d’armement capable de soutenir la demande croissante en munitions, ses alliés occidentaux non plus… Israël pense néanmoins aux guerres du futur et investit ce créneau à travers des entreprises dynamiques dont XTEND, qui conçoit des systèmes d’exploitation permettant le pilotage immersif et coordonné de drones et de robots assistés par l’intelligence artificielle. L’armée israélienne s’en sert dès à présent.
Le conflit post-moderniste de la coalition Washington – Tel-Aviv contre l’Iran et ses mandataires régionaux témoigne de l’utilisation de la technique la plus avancée par un état d’esprit tribal. Dans son recueil d’essais, Interpellations. Questionnements métapolitiques(Dualpha, 2004), le président du GRECE de 1987 à 1991, Jacques Marlaud, rappelle que « le nationalisme est une idée juive ». Le gouvernement israélien profite des circonstances pour réaliser son dessein mortifère de « Grand Israël ». Il s’empare du Liban méridional où vivent toujours des chrétiens, et dénie toute légitimité au peuple palestinien. Dans une tribune intitulée « Israël contre les juifs » parue dans Le Monde du 9 août 2018, la sociologue franco-israélienne des sentiments et de la culture Eva Illouz prévenait déjà que « Nétanyahou a une vision que l’on pourrait qualifier de schmittienne : créer un bloc politique qui lutterait contre l’ordre international libéral, avoir les mains libres pour annexer les territoires occupés, réaffirmer l’identité nationale et religieuse des Israéliens, et désigner des ennemis là où il devrait mener une diplomatie ».
L’agression contre l’Iran accélère les visées de Nétanyahou, à savoir consacrer Israël en super-puissance régionale de la Méditerranée jusqu’à l’Asie Centrale. Nétanyahou n’est pas pour rien le fils cadet de Bension Mileikowsky, le secrétaire particulier du théoricien du sionisme révisionniste, Vladimir Zeev Jabotinsky (1880 – 1940), « notre Mussolini » selon David Ben Gourion lui-même. L’actuelle technocratie israélienne échafaude ainsi une redoutable « Muraille d’Acier » séparant les Juifs des non-juifs. Elle cherche enfin à fragmenter la région, y compris l’Iran et l’Irak, sur des bases ethniques et religieuses. Au-delà d’une zone tampon inhabitée au Sud-Liban, Tel-Aviv soutient en Syrie la cause druze contre le nouveau régime islamiste proche d’Ankara. Seuls les Druzes d’Israël effectuent leur service militaire au contraire des autres minorités religieuses – dont les juifs ultra-orthodoxes -, qui détiennent pourtant la citoyenneté israélienne, en sont exemptées.
L’État hébreu ne possède pas de constitution écrite formelle, mais une série de quinze lois fondamentales. La plus récente remonte à 2018; elle proclame Israël « État-nation du peuple juif ». Or, entre les Ashkénazes, les Séfarades, les Falasha (juifs d’Éthiopie), les russophones, ou les juifs de Cochin, les Bene Israel et les Baghdadi (trois communautés présentes en Inde), le peuple juif est-il vraiment uni ? Guillaume Erner en doutait dans Charlie Hebdo du 14 août 2018. Pour lui, « Nétanyahou […] accomplit une prophétie : le judaïsme cesse d’être une religion pour devenir une nationalité ». Il ne devinait pas la portée métaphysique de cette nouvelle loi fondamentale stato-nationale. Dans son ouvrage, Politique de la guerre. Essai de polémologie tragique (Le Polémarque, 2026), Cédric Milhat remarque que cette mentalité propre à « un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur (Charles De Gaulle à sa conférence de presse du 27 novembre 1967) » « puise, finalement, ses racines dans une reconstruction mythifiée d’un lointain passé – que l’on appellera le “nationalisme eschatologique”, dont le sionisme politique de Benjamin Nétanyahou semble être la plus manifeste illustration. Brièvement, ce nationalisme pourrait être défini comme un prétexte collapsologique à tendance paranoïaque fondée sur l’obsession sécuritaire d’Israël, en vue de réaliser politiquement la promesse messianique (se nourrissant lui-même aux plus anciennes sources vétérotestamentaires du judaïsme) d’un grand Eretz, du Nil à l’Euphrate ». Loin d’être le katéchon d’un Occident supposé judéo-chrétien, en fait éclaté, affaibli et divisé, Israël attise par son bellicisme exacerbé l’incontestable réveil des jeunes nations non-européennes dans le reste du monde.
Salutations flibustières !

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