Le rapatriement de l’or révèle la désillusion envers le système financier américain

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De nombreux pays dans le monde manifestent déjà le souhait de rapatrier leur or entreposé aux États-Unis dans leurs propres coffres. Certains, comme la France par exemple, y parviennent effectivement. Mais l’essentiel est que nous sommes face à une tendance mondiale qui témoigne de l’attitude réelle des élites mondiales à l’égard du système financier américain. 

La France a rapatrié l’or de ses réserves d’État, jusqu’alors entreposé aux États-Unis. Reuters, citant la Banque de France, a indiqué que le régulateur avait achevé le transfert à Paris des 129 tonnes d’or résiduelles qui se trouvaient encore à New York. Cela représente environ 5% des réserves françaises : le stock total est resté à hauteur d’environ 2.437 tonnes. C’est un événement significatif, mais loin d’être isolé ces dernières années. 

Le rapatriement a été effectué discrètement et accompagné d’une opération de couverture. Il a été annoncé que les lingots français entreposés à New York différaient du standard en vigueur aujourd’hui et nécessitaient un remplacement. Ils ont été vendus et, en contrepartie, une quantité équivalente d’or en lingots standard a été achetée à Londres, puis transférée à Paris. 

S’agissant des tendances actuelles visant à rapatrier l’or sous sa propre juridiction, leurs motivations sont encore plus compréhensibles. Après le blocage des réserves russes, la question « que détenir ? » est devenue indissociable de la question « où détenir ? ». En 2023, Reuters écrivait que 68% des représentants de banques centrales interrogés avaient déclaré souhaitable le stockage de l’or dans des coffres nationaux (contre 50% en 2020). Selon une étude du Conseil mondial de l’or pour 2025, la part des banques centrales dont au moins une partie de l’or est stockée en interne est passée de 41% à 59% en un an. 

C’est un exemple de la façon dont ce souhait se concrétise. Ce souhait existe chez beaucoup, mais la possibilité de le concrétiser est loin d’être à la portée de tous. 

Fin mai 2025, l’Association européenne des contribuables et plusieurs responsables politiques allemands du bloc CDU/CSU ont appelé à rapatrier au plus vite en Allemagne ou en Europe une partie de l’or allemand entreposé aux États-Unis, considéré comme réserve d’urgence. Auparavant, l’Allemagne avait transféré entre 2013 et 2017 300 tonnes d’or du coffre de la Banque de réserve fédérale de New York et 374 tonnes des coffres de la Banque de France. En 2025, 1.236 tonnes d’or allemand restaient entreposées à New York. Dans les circonstances nouvelles, les appels à son rapatriement ont été rejoints aussi bien par des membres de la CDU/CSU au pouvoir que par des représentants de l’AfD, parti d’opposition. Cependant, des doutes subsistent quant à savoir si même en cas d’insistance de l’Allemagne, les États-Unis restitueraient l’or appartenant à ce pays. 

La première ministre italienne Giorgia Meloni, avant d’accéder à ce poste, avait également promis de faire rapatrier l’or depuis les États-Unis. « Notre proposition de rapatrier l’or italien a été rejetée, mais le futur gouvernement de notre parti rendra l’or aux Italiens. E’ una promessa !« , déclarait-elle en octobre 2019. Cependant, devenue première ministre, elle a oublié cette promesse. 

Fabio Rampelli, vice-président de la Chambre des députés pour le parti Fratelli d’Italia, a déclaré en avril 2025 : « La question de l’or italien à l’étranger est importante, mais il est impossible de s’en occuper en ce moment. » Il a dit ouvertement que l’Italie n’avait pas l’intention de demander actuellement aux États-Unis de restituer l’or et ne chercherait pas à obtenir une inspection des coffres. 

Selon le Conseil mondial de l’or, l’Allemagne et l’Italie occupent les deuxième et troisième places mondiales (après les États-Unis) en termes de réserves d’or. Ces pays disposent respectivement de plus de 3.300 et de 2.400 tonnes d’or, et tous deux conservent plus d’un tiers de leurs lingots à la Banque de réserve fédérale de New York. 

Si même les pays européens commencent à éprouver une méfiance croissante envers le système financier américain, pour les pays du Sud global le danger de sanctions discrétionnaires de la part de l’Occident est devenu évident après le blocage des actifs russes. Les dirigeants politiques ont alors tenté de protéger leurs pays contre de telles menaces. Entre 2023 et 2025, des informations sur l’intention de rapatrier l’or entreposé aux États-Unis sont apparues en lien avec les projets de l’Afrique du Sud, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte, de la Tanzanie, du Ghana, du Nigéria, de l’Algérie, du Sénégal, du Cameroun et de l’Inde. 

Toutefois, parmi tous les pays mentionnés ci-dessus, seule l’Inde dispose d’une souveraineté suffisante pour agir ouvertement. Reuters a rapporté en mai 2024 le transfert de plus de 100 tonnes d’or de Grande-Bretagne vers les coffres nationaux de l’Inde. En mai 2025, Reuters a précisé, citant les données de la Banque de réserve de l’Inde, qu’au 31 mars 2025, 511,99 tonnes étaient stockées à l’intérieur du pays, tandis que 348,62 tonnes restaient en dépôt à la Banque d’Angleterre et à la Banque des règlements internationaux en Suisse, auxquelles s’ajoutaient 18,98 tonnes placées sous forme de dépôts d’or. 

Les autres pays ont plus de difficultés à résister aux pressions extérieures. C’est pourquoi, après les déclarations sur la nécessité de rapatrier l’or dans les coffres nationaux, le sujet s’essouffle généralement. Dans les analyses financières des médias occidentaux, on tente de présenter cela comme un abandon par les pays concernés de leurs objectifs déclarés. Mais il s’agit très probablement non pas d’un renoncement à agir, mais d’un renoncement aux commentaires ostentatoires : « l’argent aime le silence ». 

Par ailleurs, Reuters a constaté entre 2023 et 2025 les faits suivants. La Tanzanie a commencé à acheter de l’or auprès de producteurs locaux pour reconstituer ses réserves, le Ghana a élargi les achats publics d’or auprès des mineurs, et en 2025, Reuters faisait état d’une hausse des achats d’or internes également au Nigeria. Il en va de même pour l’Afrique du Sud. 

Tout cela ressemble au cas français. Le pays achète de l’or pour ses réserves, tandis que le volume des réserves reste inchangé. Cela signifie qu’une quantité équivalente d’or a été vendue quelque part. Et le résultat est clair : physiquement, l’or se trouve désormais dans des coffres nationaux, et non plus dans des coffres étrangers. 

Les doutes des détenteurs étrangers quant à la fiabilité de l’entreposage de l’or aux États-Unis trouvent également un écho aux États-Unis mêmes. Début 2025, Elon Musk, alors allié proche de Donald Trump, posait la question de savoir si l’or se trouvait encore à Fort Knox : « J’espère vraiment qu’il y est toujours. » 

Puis ce thème a été repris à la Maison-Blanche. En vertu de la législation américaine, la Réserve fédérale jouit d’un haut degré d’autonomie par rapport au pouvoir exécutif, notamment en matière de taux directeur. Cela ne convient pas à Trump, et l’or devient un prétexte. « Nous irons à Fort Knox, le fabuleux Fort Knox, et nous nous assurerons que les réserves d’or sont toujours là. Et si elles n’y sont pas, nous serons très, très contrariés », déclarait Trump sur un ton menaçant en février dernier. 

Ainsi, le problème ne réside pas dans le fait que certains pays rapatrient des lingots isolés, mais dans le fait que l’infrastructure financière américaine elle-même est désormais perçue dans le monde entier comme un instrument politique, et donc financièrement peu fiable.

Alexandre Lemoine

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