La guerre d’Iran fait aujourd’hui couler beaucoup d’encre. En vindicte, insultes, attaques ad hominem et incompréhension, elle appelle à des ressorts émotionnels profonds.
Alors, au risque d’être attaqué de toutes ces manières, prenons le risque d’essayer de comprendre les différents tournants qui ont conduit à cette situation.
Pour tenter d’introduire un peu de compréhension, nous tenterons d’utiliser la structure de la tragédie. Au vu de la situation actuelle, elle offre un cadre pertinent pour structurer le raisonnement.
Acte I – L’exposition : une terre promise à deux peuples.
En tragédie, l’exposition présente l’état d’équilibre initial et le nœud de l’action !
Quel était cet équilibre initial ? Après les croisades, le moyen orient fut conquis et asservi par l’Empire ottoman. Les siècles avant le XXè furent donc une direction sous son égide.
La situation de l’actuel Israël/Palestine ne changea pas au XIXè siècle, mais celle de son suzerain se dégrada, puisque l’Empire ottoman finit par être considéré comme l’homme malade de l’Europe.
Russie, Angleterre, Allemagne, et, dans une moindre mesure, Autriche-Hongrie et France commencèrent à se positionner et instrumentaliser le soutien, puis le démantèlement de ce qui avait été l’empire de Soliman le magnifique et l’Héritier de Byzance.
Dans cette optique, l’empire fit le choix de l’alliance allemande, contre l’entente. Les Britanniques, les Français étaient libres d’en faire le siège en vertu du droit de la guerre. Ce fut l’épopée de Laurence d’Arabie, l’expédition des Dardanelles. La victoire ne devait pas livrer les détroits aux Russes et, encore moins, le moyen orient. Les Britanniques laisseraient Syrie et Liban aux Français et s’arrogeraient le reste (oui, la partie avec les pétroles irakiens et saoudiens…).
Dans ce cadre, la Palestine appartient aux dépouilles, pourquoi se priver de l’offrir ? Sans consulter les populations locales, les Anglais émettront la déclaration Balfour[1] pour acquérir l’aide des Rotschild afin d’attirer les États-Unis dans la Première Guerre mondiale.
Voilà le nœud de l’action : un territoire déjà peuplé, qu’un gouvernement qui ne l’administre pas encore promet à d’autres. Deux peuples, l’un ayant le droit de celui dont les ancêtres sont enterrés sur cette terre, l’autre, la promesse de l’un des plus puissants gouvernements du monde, sont appelés à coexister sur une même terre où l’eau est rare et le droit foncier fait une large part aux propriétés communes. Une structure fragile éliminée par les juristes des pays occidentaux au détriment des communautés paysannes[2].
La population immigrante apporterait avec elle du capital et cette culture juridique. Leu heurt était inévitable ! Restait à décider de l’arbitre : qui contrôlerait l’état ? Les résolutions de l’ONU tentèrent d’imposer un partage équitable du territoire, une sorte de jugement de Salomon. Une solution douteuse tant les enjeux (Eau, terres, sur un territoire étroit) étaient vitaux pour les conditions de vie des deux populations. Il y aurait combat, vainqueur, vaincu et, soyons honnête : Vae Victis.
Une terre, deux promesses incompatibles ! L’histoire d’Israël sera jalonnée de guerre. Seulement, dans un monde où la masse compte, le petit Israël survivra. L’inconvénient de la situation étant qu’aucune victoire ne produira la sécurité. Aucun brillant général ne peut conquérir l’ensemble du moyen orient, et une seule défaite conduira les troupes arabes sur les quais d’Haïfa et d’Eilat.
La tragédie se noue dans ce déséquilibre structurel.
Acte II – La péripétie initiale ou nœud : la résistance palestinienne.
Les admirables succès militaires israéliens eurent un effet imprévu : laisser Israël en charge d’une importante population palestinienne dont la démographie restait dynamique. 1967, 1973 créèrent ces territoires occupés et des obligations pour l’armée israélienne envers cette population. En parallèle, une partie des Palestiniens avait fui. Que donne la combinaison d’une population importante souffrante et d’une vaste diaspora ? La combinaison parfaite pour mobiliser l’opinion publique mondiale. Un outil aussi puissant que la population juive largement enrégimentée derrière le mouvement sioniste après la Seconde Guerre mondiale.
L’OLP accepta même de s’engager dans des actions terroristes. Cette propagande par le fait conduisit à des opérations ultra-médiatiques pour forcer l’attention mondiale : détournements d’avions (à partir de 1968), prise d’otages et surtout le massacre des Jeux olympiques de Munich en 1972. Ces actes étaient explicitement conçus pour générer des heures de direct télévisé et placer la « question palestinienne » sur la carte.
Leur réussite communicationnelle est indéniable. Leur chef, Yasser Arafat, parvint à survivre aux représailles et tentatives d’assassinat du Mossad. L’invasion du Liban en 1978, les attentats israéliens contre les dirigeants de l’OLP permirent d’équilibrer le poids du sang.
Voulue par Arafat, la communication professionnalisée permit d’augmenter l’audience de la cause palestinienne. Ainsi, Arafat consacra beaucoup de temps à rencontrer des journalistes occidentaux, à tisser des liens personnels avec eux. L’OLP recourut à des cabinets de relations publics américains et tissa des liens profonds avec les partis de gauche. Associés à un discours perçu comme modéré en direction de l’opinion occidentale (branche d’olivier + fusil à l’ONU en 1974), les Palestiniens parvinrent à se créer un véritable capital sympathie dans le monde.
Les retombées furent la création d’une faction pro palestinienne dans l’opinion publique occidentale. Cet écho médiatique transformerait le conflit local en affrontement soumis au tribunal de l’opinion publique occidentale.
Si l’exceptionnelle communication israélienne insista sur le terrorisme de l’OLP et des Palestiniens, l’intifada montra des gamins contre des blindés. L’image parfaite pour démoniser Tsahal.
Nous retrouvons là le principe de la péripétie initiale qui noue la tragédie.
Acte III – La crise : Les accords d’Oslo et l’assassinat de Rabin
Au début des années 1990, ce face-à-face semblait sanglant et sans fin. La chute de l’URSS priva les états arabes de leur soutien militaire et inscrivit un déséquilibre durable du rapport de force en face d’Israël. Cette configuration aurait dû mener à une politique de terreur militaire israélienne.
Elle conduisit à un résultat contre-intuitif, celui des accords d’Oslo qui reconnaissait les Palestiniens comme partenaires politiques et posait les bases d’une coexistence pacifique. Pour la première fois, le Premier ministre israélien serrait la main du dirigeant de l’OLP et les deux faucons qui avaient passé leur vie à se combattre obtinrent ensemble le prix Nobel de la paix.
Israël semblait avoir compris que les avantages militaires sont transitoires. Peu importe le nombre d’armes, la sophistication des avions, dans un monde où la technologie évolue très vite, tout peut être remis en question. La seule solution pérenne pour la sécurité d’Israël passait par un accord politique. Deux dirigeants visionnaires réussirent à établir un accord qui soldait le principal litige de Tel-Aviv avec le monde arabe.
Le prix fut de lourdes concessions de part et d’autre, notamment sur le plan des symboles. L’OLP reconnaissait le droit d’Israël à l’existence, elle y gagnait sa propre reconnaissance par Israël.
Ce document avait tout pour pousser à bout les extrémistes des deux camps. Le massacre du Caveau des Patriarches[3] à Hébron montra les risques posés par les colons israéliens armés pour la sécurité de la population palestinienne. En représailles, le Hamas organisa plusieurs attentats-suicides en 1994 et 1995 (attentat-suicide contre un bus à Afoula, à Hadera, Tel-Aviv, Ramat-Gan, Jérusalem. Le Congrès américain, le Hamas et la droite Israélienne se coalisèrent pour saboter les accords, mais les deux dirigeants résistèrent.
Jusqu’à l’assassinat d’Yitzhak Rabin par un étudiant religieux juif ! Faute de parvenir à remplacer son chef pour parvenir à engager la partie la plus épineuse des accords, la gauche israélienne perdit du terrain lors des élections.
À ce stade, la contradiction était parvenue à son terme : seuls des dirigeants pourvus d’une aura exceptionnelle par l’expérience de la lutte armée pouvaient choisir de déposer les armes sans être accusés de mollesse. La mort de Rabin fit disparaître ce héros charismatique (au sens weberien du terme) côté israélien. Le vide empêchait la paix et la tragédie se nouait.
Acte IV – La péripétie finale : Les guerres de Syrie, du Liban, l’illusion de la victoire par la force
Car là est le drame d’un choix fait par défaut. En 1996, après la mort de Rabin, le Likoud remporte les élections et Benyamin Netanyahou devient Premier ministre.
Pour nous qui désormais connaissons la fin, le nom se suffit à lui-même. Faute d’accord, il ne reste que la guerre. L’appareil politique israélien donnera un blanc-seing pour cette politique. La mener exige de détruire la légitimité palestinienne. Pour cette raison, un boulevard politique sera ouvert au Hamas[4] destiné à remplacer l’OLP que les accords d’Oslo avaient rendu plus respectable. Sa rhétorique de destruction d’Israël, même s’il n’en avait pas les moyens constituaient ce que l’on pourrait nommer un exorcisme de l’impuissance, elle offrait aux faucons du Likoud l’avantage de pouvoir le peindre en « menace existentielle ».
Dans la même optique, la communication d’état israélienne encouragea l’assimilation entre antisionisme et antisémitisme. Elle préemptait ainsi la douleur de la Shoah un crime éminemment condamnable. Le risque étant de créer dans l’esprit de la population une équivalence Juif= Israélien= soutien à la politique du gouvernement israélien. Était-ce un service à rendre aux juifs vivant hors d’Israël ? La question ne leur sera pas posée. L’urgence pour une faction politique en Israël était de gagner la bataille de l’opinion publique mondiale avant d’engager les mesures violentes.
Faute d’accord, quelle alternative restait-il ? La surpuissance, la destruction de toutes les forces de combats capables de défier Israël. La paix acquise avec l’Égypte, l’Arabie Saoudite, et la Jordanie grâce à la puissance politique du protecteur américain. Mieux, les guerres du Golfe débarrasseraient de la menace irakienne.
Restait Syrie, palestiniens, et Liban !
Pour la Syrie, la guerre civile y pourvut. Elle impliquait de soutenir les islamistes ? Et alors, démanteler le système antiaérien hérité de l’aide soviétique. Une coalition hétéroclite de pays du Golfe, occidentaux détruirait le pouvoir en place. On passera sur les horreurs de la guerre civile (Modulo l’équivalent d’une division de combattant étranger armée par des puissances extérieures. Détail, me direz-vous, mais la morale ne vaut que si elle sert la propagande des médias occidentaux !). L’important fut l’annexion du Golan qui sécurisait le front nord.
La stratégie de Netanyaou semblait réussir. Seulement, ce succès venait après plusieurs fausses notes :
En premier, les Palestiniens. Qu’importe que le sept octobre ait avant tout été un assaut contre le mur destiné à enfermer Gaza. Que cette zone ait été occupée à agoniser avant l’opération. Ou (autre détail) que les troupes israéliennes aient riposté avec une violence hors norme dans le cadre de ce que beaucoup interprètent comme une application de la directive Hannibal[5] qui aurait aggravé les pertes civiles. L’important fut que des combattants palestiniens avaient atteint un festival de musique encore actif malgré les alertes. 1200 victimes justifieraient des années de bombardements sur Gaza. 85000 tonnes de bombes[6], et des dizaines de milliers de morts[7].
Seul souci, le Hamas et ses supports avaient appris : meilleures munitions, tunnels qui résistèrent à des années de bombardements.
Ensuite, le Liban, l’inverse dans l’ordre chronologique, mais un avertissement sérieux où les troupes du Hezbollah remportèrent une victoire défensive contre les chars Merkava. Pour la première fois, la supériorité opérationnelle de Tsahal fut remise en question par des fantassins armés de fusées.
Certes le Hezbollah diabolisé comme proxy de l’Iran, les médias occidentaux accordèrent tous les permis de frapper. Seulement, frapper est une chose, il faut aussi gagner et la victoire a déserté les opérations de l’armée israélienne.
Acte V – Le dénouement : La mise en danger de la survie d’Israël
Pour cette raison, la stratégie de Netanyahou exigea une poursuite et une extension des opérations : nouveaux théâtres d’opérations, nouveaux alliés. En clair, la guerre contre l’Iran dont nous sommes aujourd’hui les témoins.
Si nous nous fions aux règles de la tragédie, nous serions dans l’acte de l’effondrement. Celui où les acteurs paient leur l’hubris. Le minage du détroit d’Ormuz, les drones et les prix du pétrole dans une économie mondiale fragile, beaucoup d’éléments tendent à crédibiliser cette vision.
Aussi belle et séduisante que soit la thèse, elle doit être analysée à la lumière des récents engagements.
Dans le sens de la catastrophe, la magie noire qui semblait conférer un voile d’invulnérabilité aux forces israéliennes et américaines semble avoir disparu. L’Iran ouvre désormais le feu sur les bases US et israéliennes. Il est possible, même si le fait est officiellement nié que l’incendie du Gerald Ford soit dû à une frappe iranienne.
Dernier point et non des moindres, l’Iran semble disposer de davantage de munitions que la coalition attaquante.
Restent les points d’équilibrage ou les centres stratégiques qui n’ont pas encore basculé. L’Iran possède certes une masse de missiles et drone, mais elle l’a obtenu en sacrifiant son aviation. Malgré des pertes, les forces aériennes de la coalition restent fondamentalement intactes avec des milliers d’appareils.
Autre limite, tous les observateurs analysent des opérations potentielles de la coalition contre le territoire iranien. Constatons que ni l’Iran malgré son million d’hommes, ni le Hezbollah, ni le Hamas, ne sont parvenu à occuper un seul mètre carré du territoire israélien.
Une bonne chose d’ailleurs, car Israël et les USA possèdent des arsenaux nucléaires que personne ne souhaite voir utiliser.
En ce sens, à court terme, les conséquences de ce conflit resteront limitées.
Une victoire iranienne, se réduira forcément à un déni d’accès au moyen orient et là se trouve peut-être la grande limite de ce conflit. Même une victoire iranienne ne conduira qu’à l’envoi de quelques containers de dollars et le départ des bases US de la région.
En face, même une victoire de la coalition se réduirait à la mise en place d’un gouvernement aux ordres où à la mise en place d’un chaos en Iran. Celui-ci priverait Hamas et Hezbollah d’une large partie de leurs ressources, ce qui ouvrirait la voie à des gains territoriaux pour Tsahal. Au final on se dit : tant de bruit de fureur et d’efforts pour un tel résultat ? Conquérir la prochaine ligne de défense et approfondir le glacis défensif ?
Le principal enjeu sera d’évaluer combien d’installations pétrolières seront endommagées, même si aucun des deux camps ne désire tuer la poule aux œufs d’or.
À long terme, les conséquences sont différentes.
Même en cas de victoire de la coalition, la vérité démographique restera : Israël demeurera entouré par des centaines de millions d’Arabes qui lui voueront une haine féroce.
À l’inverse, une victoire iranienne peut durablement affaiblir Israël. Les frappes sur le territoire hébreu affaiblissent des infrastructures rares et sensibles. L’argent peut réparer les dégâts, mais pour combien de temps ? La question de la survie d’Israël risque de se poser dans l’après-guerre.
[4]Pendant des années, Netanyahu a soutenu le Hamas. Aujourd’hui, on en paie le prix – The Times of Israël

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