L’Amérique court à la catastrophe au Moyen-Orient

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Renaud Girard

À moins que Donald Trump ne parvienne à trouver un accord de cessez-le-feu avec l’Iran dans les prochains jours, l’Amérique court à la catastrophe au Moyen-Orient.

Le 28 février 2026, en attaquant par surprise l’Iran avec qui ils étaient en négociation sur le dossier nucléaire, en le frappant à la tête, en détruisant ses infrastructures de sécurité, les États-Unis et son allié Israël, ont cru que le régime théocratique de Téhéran allait s’effondrer.

Nous nous souvenons de leurs prédictions d’alors, relayées par la diaspora sur les plateaux de télévision : la population iranienne allait se soulever, les pasdarans seraient chassés du pouvoir, un régime démocratique pro-Amérique et pro-Israël allait s’installer à Téhéran, le Moyen-Orient serait enfin libéré d’un régime dangereux pour sa stabilité.

Donald Trump a commis en février 2026 la même erreur que celle commise par Vladimir Poutine en février 2022, lors de son attaque surprise contre l’Ukraine : il a sous-estimé son adversaire.

L’État iranien ne s’est pas effondré, il ne s’est même pas fissuré. Les responsables, religieux, politiques ou militaires, assassinés depuis le ciel, ont été aussitôt remplacés ; le régime chiite, loin d’être annihilé militairement, réplique en bombardant les pétromonarchies sunnites du golfe Persique alliées des Américains, et en bloquant le détroit d’Ormuz – ce qui fait grimper en flèche les cours des hydrocarbures.

Du côté iranien, on n’a constaté aucune désertion, aucune reddition, aucun soulèvement. Avant la guerre, 20 % de la population souhaitait un renversement du régime par la force, criant « mort à Khamenei » dans les rues ; 60 % étaient attentistes et peu satisfaits du régime ; 20 % restaient farouchement attachés à la théocratie, car nourris par elle (familles des gardiens de la révolution, des bassidjis, des mollahs). Aujourd’hui, dans un réflexe nationaliste, les attentistes se rallient autour du drapeau de la République islamique. Ils ont été effarés de voir un Tomahawk américain s’abattre par erreur sur une école, tuant plus de 150 écolières. Ils attendaient des excuses de Trump ; ils n’ont obtenu au départ qu’un mensonge et ensuite un silence gêné.

Cette guerre, où les israélo-américains détruisent les infrastructures, les usines et les champs pétrolifères iraniens, va avoir un effet contre-productif. Elle va rallier des dizaines de millions d’Iraniens autour du drapeau, et renforcer un régime islamique qui s’essoufflait de lui-même. Lorsqu’ils déclenchèrent cette guerre, Israël et l’Amérique ont prétendu venir protéger la population iranienne. On ne voit pas en quoi la destruction du capital industriel de l’Iran va pouvoir « protéger » sa population.

Certains ont prétendu qu’Israël et les États-Unis faisaient un « sale boulot » qui profitait à tous les Occidentaux. En tant qu’Occidental, on ne voit pas très bien le profit qu’on en retire. Avions-nous vraiment besoin d’une crise énergétique, laquelle sera suivie d’une récession économique ? Avions- nous besoin de renforcer le régime belliciste russe, qui vient d’obtenir la suspension des sanctions américaines sur ses ventes de pétrole, et qui empoche quotidiennement 200 millions de dollars supplémentaires ? 

En tant que Français, nous sommes attachés au respect du droit international et fiers que notre pays soit un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu. La Charte de l’Onu a bien sûr ses imperfections, mais elle est mieux que rien. À raison, elle interdit la politique impériale de la canonnière. À l’exception de la légitime défense, elle soumet l’autorisation de faire la guerre à une instance collective de quinze membres, représentant les États du monde entier.

Pour justifier leur guerre d’agression néoconservatrice contre l’Iran, les États-Unis ne se sont pas contentés de diaboliser leur adversaire (les Occidentaux sont toujours des gentils faisant la guerre à des méchants). Ils ont prétendu être menacés directement par l’Iran – ce qui est une absurdité. C’est la méthode qu’ils avaient déjà utilisée contre Saddam Hussein lors de leur invasion de l’Irak en 2003.

Avant d’attaquer illégalement l’Ukraine, Poutine l’a également diabolisée (régime « nazi »), et affirmé qu’elle menaçait la sécurité du territoire russe, du fait des missiles qu’y aurait un jour installés l’Otan. Le droit international ne se partage pas. Il ne peut pas être une foire où les puissants font ce qu’ils veulent et où seuls les petits doivent se soumettre.

Le seul argument recevable des États-Unis et d’Israël est celui de la dangerosité d’un Iran doté de l’arme nucléaire. Dans la mesure où le régime iranien maintient qu’Israël devrait être effacé de la carte du Moyen-Orient, Netanyahou est fondé à dire que cela présente un risque existentiel pour l’État juif. Mais, à l’issue de la « guerre de douze jours » de juin 2025, Trump ne nous avait-il pas assuré que les capacités du programme nucléaire iranien avaient été totalement « oblitérées » ?

Par ailleurs, selon le médiateur omanais des négociations irano-américaines, Téhéran était prêt à accepter de ne plus stocker de matière fissile sur son territoire, en échange d’une levée des sanctions. Les Iraniens voulaient seulement garder leur droit à enrichir sur leur sol de l’uranium à usage civil, lequel est reconnu par le traité de non-prolifération nucléaire, qu’ils ont signé. Ils avaient accepté, de surcroît, le principe d’inspections inopinées de l’AIEA (Agence international de l’énergie atomique de Vienne).

Je serais le premier à me réjouir de voir Trump et Netanyahou défiler dans les rues de Téhéran, sous les fleurs lancées par la population. Mais c’est un scénario archi improbable.

La guerre nourrit toujours la guerre, l’emmenant sur des rivages inconnus. Si Trump n’arrête pas sa guerre aujourd’hui, le scénario le plus probable aujourd’hui est celui de l’escalade, d’un durcissement du régime iranien, d’un conflit s’étendant à l’ensemble du Moyen-Orient et, enfin, d’un retour de flamme gigantesque dans le monde contre les intérêts américains – qui sont aussi, qu’on le veuille ou non, en partie les nôtres.

Source :Le Figaro 31/3/2026

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2026/03/31/l-amerique-court-a-la-catastrophe-au-moyen-orient-6590063.html

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