
On sait ce que la génération Mitterrand, ses héritiers politiques et leurs nombreux complices ont fait de ce principe digne de constitutionnalité et de sa première mise en pratique restée sans lendemain à un laborieux EPR près. Aujourd’hui, sans cette délétère progéniture de l’incarnation de l’incompétence mise au service du clientélisme électoral, le parc électronucléaire français compterait le surgénérateur au retour d’expérience d’exploitation le plus long de la planète, l’une, voire les deux premières paires de réacteurs N4+ du programme REP 2000 – l’évolution techno-industrielle typiquement française la plus aboutie que l’incongruité EPR mit au rebut, sans soupçonner que sa version chinoise Hualong One serait commercialement plus attractive qu’elle – et les deux tranches de Fessenheim. Outre qu’une troisième génération PWR sans réel intérêt n’aurait jamais vu le jour en France, le surgénérateur Superphénix le plus puissant et le plus perfectionné du monde aurait déjà sa déclinaison technologique la plus avancée en matière de fermeture du cycle combustible sur le site gardois de Saint-Étienne-des-Sorts.
Retour sur 33 années de prévarications perpétrées aux plus hauts niveaux de l’État
Tendre constamment vers l’autonomie énergétique grâce à une réelle souveraineté industrielle : telle est l’expression dudit principe auquel on se demande comment les Français ont pu se laisser convaincre de tourner le dos, après les graves mises en danger de l’approvisionnement énergétique mondial par une instabilité moyen orientale que rien, dans les années 70, ne laissait supposer sans lendemain.
Aujourd’hui, nos compatriotes ne doivent surtout pas perdre de vue les responsables de l’infortune menaçant d’altérer leur niveau de vie et leur confort comme jamais auparavant dans l’histoire moderne, dont les causes trouvent leurs racines au début des années 90. Celui qui ouvrit la voie de la félonie gouvernementale en question n’est autre que François Mitterrand. Après avoir cultivé l’image du candidat antinucléaire, un Président de la République notoirement incompétent en économie et ne connaissant rien à l’inexorable dynamique du progrès techno-industriel en conditionnant la prospérité se contenta, une fois élu, d’abandonner le projet Plogoff et, deux décennies durant, de financer sans vergogne une politique énergétique stérile avec les dividendes récoltés par celles de ses prédécesseurs. Non seulement, le souci d’anticiper et de planifier l’avenir et l’enrichissement technico-économique du joyau industriel français était étranger à l’auteur du « coup d’État permanent », mais, incapable d’en apprécier la juste valeur nationale et la nécessité de n’en manipuler la sanctuarisation qu’avec d’extrêmes précautions, notre homme se crut autorisé d’en faire une triviale monnaie d’échange diplomatique, avec l’amateurisme le caractérisant, notamment en ce qui concerne le choix de ses conseillers.
La naissance du projet EPR, le premier clou planté dans le cercueil de la filière française
C’est ainsi que, censé sceller l’indéfectible amitié entre deux peuples après la chute du mur de Berlin, le projet EPR fut pensé et décidé sans partage par Helmut Kohl et un François Mitterrand sous influence de l’éminence grise Anne Lauvergeon lui ayant soufflé l’idée de ce nouveau réacteur franco-allemand à la pointe de la technologie. Dès lors, était amorcée la descente aux enfers d’une filière nucléaire franco-allemande emportée dans la fuite en avant, en aveugle et au gré des prises du pouvoir par les émules du visionnaire Président, dont nous ne finissons pas de connaître l’épilogue aujourd’hui baptisé EPR 2. La célèbre sherpa du chef de l’État resta longtemps à la manœuvre. Créatrice, PDG puis fossoyeuse d’Areva, elle fut responsable de la désastreuse guerre ouverte entre l’avatar de Framatome et EDF, de même que du calamiteux chantier d’Olkiluoto 3 pour lequel l’impétrante obtint d’écarter l’opérateur historique, ceci expliquant cela au grand détriment des finances publiques.
En juillet 2020, la Cour des Comptes relevait ceci de l’improvisation politico-industrielle ayant résulté de l’enterrement de première classe de la filière électronucléaire typiquement française : les électriciens allemands et Français travaillèrent ensemble dès 1992, sans partager pour autant les mêmes objectifs. L’ingénierie allemande entendait faire évoluer le réacteur « Konvoï » équipant le parc outre-Rhin, tandis qu’EDF souhaitait une évolution du palier N4, le dernier modèle de réacteurs alors en construction. Après la décision allemande de se retirer du nucléaire, en 1998, la France s’est retrouvée seule à porter ce projet, dont l’acronyme prend le sens de « Evolutionary Pressurized Reactor » (EPR). Cependant, les grandes options de conception définies conjointement entre les ingénieries des deux pays, bien que sources de complexité, ne furent pas remises en cause…
Concomitamment à la dénaturation germanique du nucléaire français, survint le sabordage de Superphénix
Réputée avoir eu la peau du célèbre surgénérateur français, Dominique Voynet ne fit en réalité que cueillir les fruits de l’inlassable travail de sape accompli par Corinne Lepage durant la décennie 1987-1997. Toutefois, c’est sans compter avec le rôle terriblement efficace que, en tant que ministre de l’Environnement, la toute fraîche protégée du Président Mitterrand, Ségolène Royal, joua dans la descente aux enfers du réacteur, en bloquant administrativement sa remise en service entre juillet 1990 et juillet 1992 ; mortelle initiative qui contraignit l’exploitant – la société Nersa – à solliciter une nouvelle autorisation de création de centrale, au motif fallacieux que cette dernière avait été arrêtée durant plus de 2 ans.
S’ensuivit la parution du nouveau décret d’autorisation délibérément baclé et découlant de l’enquête publique achevée en juillet 1994, que Corinne Lepage n’eut aucun mal à attaquer devant le Conseil d’État, dès septembre 1994. Le recours ne s’en prenant ni à la technologie, ni à la sûreté de la centrale, il incombait d’autant plus à l’État de contre-attaquer qu’il lui était aisé de réfuter un motif aussi grossier et aussi stupide que prétendre la « centrale n’être plus une centrale de production » quand le décret autorisant son fonctionnement à la puissance nominale de 1200 MW électriques… prévoyait « qu’elle ne serait plus couplée au réseau » (sic) !
Lorsqu’en février 1997 le recours passa devant le Conseil d’État, on attendait on ne peut plus naturellement que la défense fut assurée par les deux ministres de tutelle directement concernés, dont le ministre de l’Environnement nouvellement nommé par Alain Juppé… Corinne Lepage ! Tenue de réfuter les arguments du recours qu’elle avait elle-même rédigés, la ministre s’abstint sans vergogne de produire tout dossier de défense. Sans surprise, le décret d’autorisation de création de la centrale fut annulé par l’insolite jugement du Conseil d’État insistant sur son statut sans appel. On connait la suite : le 19 juin 1997, Lionel Jospin fit part à l’Assemblée Nationale de sa décision d’abandonner Superphénix, la condition mise par Dominique Voynet à sa participation à la « majorité plurielle« .
Ainsi, le début de la fin de Superphénix fut-il scellé fin juin 1992 par la décision d’un gouvernement Bérégovoy sous influence Mitterrand-Royal qui obligea Nersa à solliciter une nouvelle autorisation de création.
On passera sur la pantalonnade judiciaire que constitua l’instruction des recours en référé aussitôt introduits en pure perte par les associations de défense de Superphénix auprès du Conseil d’État, en 1999 ; pantalonnade qui n’est pas sans rappeler celle qu’ont connu les recours introduits pour le sauvetage de Fessenheim. On ne peut par ailleurs s’empêcher de noter la frappante similitude dans l’empressement à démolir irréversiblement et à marche forcée les installations des deux infortunés sites de production.
Dans le dossier que la Cour des comptes fut tenue de fournir à Nersa, figurait l’évaluation à 14,6 milliards de francs 1997 du coût de l’arrêt définitif et immédiat de la centrale, dans les conditions imposées. Ce chiffre qui s’est avéré minoré, car ne prenant en compte ni les prévisibles dérives, ni les externalités socioéconomiques, fut confirmé par le Secrétaire d’État à l’Industrie Christian Pierret, devant la Commission d’enquête parlementaire, en mai 1998.
Lorqu’on songe que l’année 1996 fut une année de fonctionnement particulièrement faste pour le surgénérateur – hélas, la première et la dernière – on est largement fondé à qualifier un tel gâchis de criminel : resté couplé au réseau 250 jours d’affilé, en dépit d’un arrêt programmé de longue date pour réaliser un programme d’essais sur les barres de commande, le prototype industriel afficha sur l’année un taux de disponibilité voisin de 96 %, le meilleur de l’ensemble du parc, avec une production de 3,7 milliards de kWh.
Les douloureuses conséquences de la forfaiture perpétrée près de 40 années durant par la classe politique française n’ont pas fini de se mesurer par défaut
Nonobstant les considérations technico-économiques développées ci-après, les Français sont en droit d’estimer que la puissance cumulée d’un surgénérateur de 1200 MW, de deux à quatre réacteurs N4+, soit 2800 à 5600 MW, et des deux tranches de Fessenheim pour 1800 MW serait à même de leur offrir l’alternative mobilité électrique la plus crédible au monde, de les chauffer et de leur fournir de l’eau chaude au coût le plus raisonnable. Peut-être, mais, sans l’engeance politicienne qui n’a pas épargné la droite, une loi NOME et un dispositif RT2012 d’inspiration allemande n’auraient jamais existé qui ont installé au profit du gaz la prohibition de l’électricité nucléaire sur les marchés de gros et de détail, en plus d’avoir préalablement planté les gros clous éoliens et photovoltaïques dans le cercueil de la filière électronucléaire française.
Une chose est sûre en tout cas : au moment de sa mise à mort, Superphénix était le plus avancé des réacteurs à neutrons rapides – les RNR dits de quatrième génération – brûlant le plutonium 239 dont ils sont chargés et pouvant être tiré de l’uranium 238 majoritairement présent dans l’uranium naturel (1), de même que tiré du résidu de ce dernier appauvri en uranium 235 après enrichissement pour produire le combustible actuel. À l’heure où se profile une nouvelle disette énergétique, il n’est pas sans intérêt de relever que quelque 2000 tonnes de ce plutonium 239 dorment dans les 200 000 tonnes de combustibles usés, entreposées et non retraitées, à travers la planète, auxquelles s’ajoute une bonne centaine de tonnes chaque année. Rien qu’avec ce stock, il serait possible de démarrer au moins 100 RNR, à raison de 15 à 20 tonnes par unité, en premier chargement.
Mieux, non seulement la planète recèle largement assez d’uranium naturel pour des milliers d’années de fonctionnement en RNR, mais, avec les seuls stocks mondiaux d’uranium appauvri, soit environ 1,5 millions de tonnes augmentant chaque année de 40 000 à 50 000 tonnes, on aurait pour un bon millier d’années d’alimentation de 1000 surgénérateurs, leur combustible étant alors pratiquement gratuit. Or, plus que partout ailleurs sur la planète, ce millier d’années d’autonomie électrique à peu de frais est à la portée d’une France paraît-il disposée à renouer avec la technologie RNR. Doit-on déduire de cette bonne nouvelle que le pays va sortir du frigo une excellence technoscientifique n’ayant pas pris une ride et renouer du jour au lendemain avec la détermination de ses anciens à faire en un temps record ce que, seule, la Chine a réussi à faire jusqu’à aujourd’hui ?
Jeudi 12 mars 2026, le cinquième conseil de politique nucléaire – le CPN – a apporté l’affligeante réponse suivante à ces deux questions : d’ici à la fin du siècle, la France prévoit de se défaire des besoins en uranium naturel pour alimenter les réacteurs atomiques tricolores, en officialisant le lancement du nouveau programme consacré à la fermeture du cycle du combustible, à la tête duquel Benoît Blassel vient d’être nommé (2).
Songez donc ! Une France disposant du retour d’expérience de 37 années d’exploitation d’un des tout premiers RNR au monde, le prototype Phénix, lui ayant permis de mettre au point le premier RNR de production industrielle d’électricité – Superphénix le délibérément sabordé – se voit sommée de prendre son temps à tout réinventer, quelque chose comme un siècle depuis 1997 ; ceci au prix de nombreux milliards d’euros que l’on sait d’avance engloutis en pure perte, sachant que, d’ici là, tout le monde aura depuis longtemps acheté des RNR russes, chinois ou peut-être même américains.
Décidément, il est aujourd’hui un personnel politique français passible de tribunaux, pas seulement de ceux de l’opinion, des urnes, de l’histoire… ou de la providence.
(1) On rappelle que, à l’origine, la cohérence conceptuelle de l’appareil électronucléaire français résidait dans le fait qu’un à deux réacteurs RNR de type Superphénix avaient été dimensionnés pour consommer le plutonium 239 produit par les 58 réacteurs PWR.
https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/securite-energetique-mitterrand-267745
Laisser un commentaire