
« Si tu te sens Le Pen » est un titre qui, au premier abord, surprend et même, disons-le, désarçonne. Non seulement le titre, mais les guillemets assortis d’un « si » hypothétique. Mais une fois le livre achevé, on se dit que c’est le bon titre et qu’il ressemble à son auteur, qui ne sacrifie pas les exigences de la vérité aux commodités de la communication politique. Souvent à son détriment. Mais dans les temps incertains qui s’annoncent, cette exigence pourrait bien devenir un atout. « Si tu te sens Le Pen » (Fayard) est un livre à la fois récapitulatif et projectif, qui mêle souvenirs personnels, mémoire familiale et histoire politique, le tout enchâssé dans une réflexion plus large sur le destin collectif. Ni une autobiographie complaisante, ni un manifeste rigide, mais un point d’équilibre entre ce qui a été et ce qui pourrait advenir.
La mémoire des hommes est dans la pierre, leur caractère aussi. C’est ainsi que j’ai toujours perçu les Le Pen. Pas seulement à cause du surnom – le « Menhir » –, non, le bonhomme Le Pen était en granite. Jean-Marie et Marine sont granitiques, au sens géologique du terme : des blocs polis par les tempêtes. Pas Marion. C’est tout sauf un reproche – c’est même une singularité, qu’elle doit cultiver. Elle n’a pas le cuir épais des Le Pen père et fille, tanné par les embruns, le regard bleu salin et la peau cuirassée comme les navires du même nom. Ce n’est pas ainsi que je la vois. Sa pierre est plus claire, plus tendre, elle est destinée aux ouvrages d’art. C’est la pierre de tuffeau, celle des châteaux de la Loire, accessoirement celle, meuble et crayeuse, qui autorise les bons livres.
Quand on ouvre « Si tu te sens Le Pen », on ne le quitte pas parce qu’il s’en dégage exactement ce que dégage Marion Maréchal elle-même : une présence, un naturel sans retouche. Les affinités électives ne sont pas forcément intellectuelles : elles sont aussi épidermiques. Question de peau, de nerfs, de courant électrique – ça passe ou ça ne passe pas. Avec elle, ça passe.
Elle dénote, mieux : elle détonne dans ce vivarium politique où l’on exhibe des convictions jetables et passe-partout, où un Xavier Bertrand fait figure d’humaniste et Valérie Pécresse passe pour une âme rebelle. C’est dire si ce théâtre de marionnettes et d’homoncules est mal éclairé. Marion, c’est l’inverse. Aucun rapport avec ces hologrammes poussifs qui débitent mécaniquement leur programme comme des partitions vides et creuses. Elle ressemble si peu aux professionnels de la politique qu’elle a failli leur échapper – c’est peut-être ce qui l’a sauvée – en se plaçant un temps en retrait de la vie politique. C’est sans doute ce qui lui a permis de conserver intacte sa fraîcheur. Dans un monde politique où tout est apprêté et insincère, elle demeure étonnamment naturelle. Son livre lui ressemble : ce n’est pas un produit marketing, mais le prolongement organique de ce qu’elle est.
Ne pas chasser le naturel
La plupart des livres politiques sont des pensums pâteux et indigestes qu’on jurerait sortis en flux continu d’une intelligence artificielle conçue pour ne froisser personne et n’intéresser personne non plus. Pas celui-là. Aucun déficit d’âme. C’est une écriture déliée, mobile, vivante, qui ressemble à son auteur, qui ne donne à aucun moment le sentiment de chercher ses mots. Rien de surprenant. Elle est peut-être plus à l’aise la plume à la main que le micro sous le nez. Elle convoque aussi bien l’historien américain Christopher Lasch que François Cheng ; elle est aussi à l’aise pour parler d’identité – ah, le fameux bateau de Thésée, casse-tête métaphysique qui hante depuis Plutarque la pensée européenne – que d’« ordo caritatis », qui permet à l’« amor patriae » de cohabiter avec l’universalisme embarrassé des Évangiles. Elle a des convictions, non pas changeantes, mais tenues, portées, incarnées. Elle n’a pas besoin de les proclamer. En général, quand on proclame « ses » convictions, c’est qu’on n’en a guère. Relire à cet égard la parabole des publicains et des pharisiens. Cette manière de ne pas surjouer la sincérité l’a conduite à adopter des positions minoritaires dans son propre camp, sur la constitutionnalisation de l’avortement ou sur les questions bioéthiques. Autrement dit, à préférer la cohérence au confort. Une façon de faire de la politique qui, par les temps qui courent, confine presque à l’hérésie.
L’heure des choix
Si la République n’avait pas le goût des mesquineries administratives, elle aurait pu intégrer la réserve opérationnelle. Mais l’armée a inventé pour elle une « jurisprudence Marion » afin d’empêcher les députés d’être réservistes. Dommage, elle avait jeté son dévolu sur le 21e régiment d’infanterie de marine à Fréjus, dont la devise a quelque chose du Crabe-Tambour : « Croche et tient ».
Une occasion manquée ? Le reproche est récurrent et il n’est pas sans fondement. Les Grecs avaient un mot pour cela : le kairos, c’est-à-dire le moment opportun. Une petite divinité ailée qu’il faut saisir au vol quand elle passe. Autrement dit : l’occasion décisive, celle qu’il ne faut pas manquer sous peine de courir après. Ce n’est pas le kairos qui nous fuit, c’est nous qui ne savons pas le reconnaître. Mais alors c’est que nous sommes fâchés avec lui. Certains ont cru que Marion relevait de cette catégorie, celle des rendez-vous manqués.
On en trouve un indice, en apparence du moins, dans le rapport ambivalent qu’elle entretient avec son nom. Marion est une Le Pen (et une Maréchal). Cela ne fait aucun doute, de sang, d’histoire, de lignée. Mais elle a pourtant laissé planer le trouble lorsqu’elle a choisi de se présenter sous le nom de Marion Maréchal après avoir fondé l’ISSEP. Alors, Le Pen, pas Le Pen ? Dedans, dehors ? Avec Marine, avec Zemmour ? Politique ou métapolitique ? À un moment, l’équation était devenue illisible et chacun y est allé de son interprétation comme une cartomancienne penchée sur un jeu de tarot.
Le titre lui-même, « Si tu te sens Le Pen », porte cette ambiguïté. Le « si » est hypothétique (la grammaire le veut). Certes, l’ambiguïté a été rapidement levée. Le titre est d’ailleurs un legs assumé. Une phrase de Jean-Marie Le Pen, en 2012, lorsqu’il l’a sommée de se présenter à Carpentras, dans une circonscription encore hantée par la profanation du cimetière juif – l’une des plus grandes manipulations politico-médiatiques de ces quarante dernières années, qui vaut bien à sa manière la rumeur d’Orléans. « J’en appelle à ton premier réflexe, à ton intelligence et aussi à ton cœur… si tu te sens Le Pen. » Marion a alors 22 ans, elle est étudiante en droit. C’était à la fois trop tôt – ce qui expliquera certaines inflexions – et indispensable : elle ne serait pas ce qu’elle est sans cela.
Marquée au fer
Naître dans la peau d’une Le Pen n’est pas de tout repos. C’est moins un privilège qu’une épreuve. Ici, la cuillère en argent vous laisse une marque au front. La plupart des « fils de » et des « filles de » ont la belle vie. Ils héritent d’un nom, parfois d’une stature, pour les mieux lotis d’entre eux, et quoi qu’il arrive d’un statut. Ce qui fait d’eux une aristocratie souvent paresseuse qui conforte la sociologie de Pierre Bourdieu et ses modes de reproduction aussi bien huilés qu’une Ferrari ou qu’un sophisme. Chez les Le Pen, c’est plus compliqué. La vie ressemble à une course à handicap et à un parcours semé d’embûches. Chez Marion, l’équation se brouille encore plus : « petite-fille de », « fille de » et « nièce de ». La triple peine. On en connaît qui finissent à l’asile pour moins que ça.
À 22 ans, la voici jetée dans la fosse aux lions. Benjamine de l’Assemblée nationale, c’est à elle que revient le privilège d’être la secrétaire de séance chargée de veiller à la bonne élection du président de l’Assemblée nationale. 576 regards braqués sur elle, qui la scrutent, qui la soupèsent, qui la snobent – pas tous, fort heureusement. Une galerie de sous-Clemenceau de sous-préfecture et de figurants falots qui se prennent pour Aristide Briand. Elle est presque seule, avec Gilbert Collard, à porter des millions de voix.
Nos dissemblances
« Si tu te sens Le Pen » est aussi un livre programmatique, mais de fait beaucoup plus pragmatique que programmatique. Ce qui relativise les différences qu’on pourrait avoir avec Marion au regard de la grande bataille de notre temps : l’identité.
Il y a çà et là quelques points de tension. Notamment cette tendance à privilégier, en adéquation avec la sociologie du catholicisme, une doctrine sociétale de l’Église au détriment de la doctrine sociale reléguée dans les archives poussiéreuses du XIXe siècle. Cela n’efface évidemment en rien l’indécence de la GPA, un marché qui pèsera bientôt 100 milliards de dollars, où on loue des ventres comme on louait hier des bras, un progrès selon ce Thénardier enrichi de Pierre Bergé. Mais pourquoi alors, dans le même mouvement, se dire « pro-business », quand le business, c’est aussi cela ; quand le business, c’est aussi la financiarisation des corps, sans parler du démantèlement de notre appareil productif. Ce serait peut-être plus pertinent de se dire pro-industrie.
C’est ici que se jouent les divergences. Je ne suis pas libéral, mais je suis de droite. À Éléments, on s’est d’ailleurs toujours demandé comment on pouvait être libéral et de droite. Il y a là une contradiction dans les termes qui nous échappe. Certes, Marion est une libérale old school, ce qui, chez une femme de sa génération, ne manque ni de piquant ni d’intérêt. Du reste, son libéralisme relève plus d’un tempérament politique que d’un corset doctrinal. Ce sont les libertés qu’elle défend, fidèle en cela à l’esprit de l’Ancien Régime, qui préférait la libéralité au libéralisme. Nous faisons l’inverse. Non sans raison, elle rappelle que le général de Gaulle avait choisi de laisser libres les entreprises sur le marché intérieur et de les aider sur les marchés extérieurs. Aujourd’hui, nous étranglons nos entreprises sous les normes tout en les livrant à la concurrence mondiale. On pense au mot de la Grande Catherine sur l’Empire ottoman : une armée d’administrateurs mangeant leurs administrés. Nous y sommes.
Le bon moment
Reste une question, celle du kairos. Oui, on a reproché à Marion de l’avoir manqué. Mais ce livre vient précisément prouver le contraire. Il s’inscrit dans une conjoncture européenne où les plaques tectoniques bougent. Le succès de Giorgia Meloni en porte trace. Il n’est pas indifférent que ce soit Vincenzo Sofo, le mari de Marion, qui ait été le passeur entre les deux femmes. Ni que Marion ait choisi de s’inscrire dans le sillage de cette recomposition, à Strasbourg comme à Bruxelles, en rejoignant le groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR), et où elle a pu tester cette union des droites problématique, imposant à l’occasion une majorité « Giorgia » contre l’inamovible majorité « Ursula ». Je crois qu’il faut la faire, cette union, mais sans le dire – et sans fermer la porte à la gauche, sauf à s’aliéner le marinisme municipal. Elle se fera ainsi d’elle-même, comme ce jour du 30 juin 2025, où une majorité de députés RN, UDR, Horizons et Identité Libertés ont voté pour la fin des accords migratoires de 1968 sur l’Algérie – mais sans en faire un programme de gouvernement. L’Italie n’est pas la France. Il y a néanmoins des leçons à tirer de Meloni. Elle n’a jamais couru après les miettes du festin, elle a attendu avant de saisir son kairos au bon moment, celui qu’elle avait choisi et préparé, au lieu de confondre les opportunités comme Mateo Salvini avec le destin. Augurons que Marion n’a pas manqué son kairos, mais qu’elle est en train de le préparer ; et que, le moment venu, elle saura le saisir – en forçant sa nature.
Marion Maréchal, « Si tu te sens Le Pen », Fayard, 330 p., 21,50 €.
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