[UNE PROF EN FRANCE] Programmes : pas étonnant que certains profs vrillent !

fatigue
Je suis un peu fatiguée. Notre collège a, comme je vous l’ai sûrement dit, été choisi pour faire partie des 800 « collèges en progrès », un nouveau gouffre financier imaginé par le ministère pour faire croire qu’il prend à bras-le-corps la question de la chute du niveau scolaire. Quatre personnes ont donc été recrutées par le rectorat pour s’occuper exclusivement de notre collège, et les inspecteurs hantent furieusement nos couloirs. Nous aurons même prochainement la venue du DASEN (directeur académique des services de l’Éducation nationale). En 25 ans de carrière, j’avais fini par croire que le DASEN, c’était comme l’Arlésienne : on en entend parler, mais on ne le voit jamais.

Et on se demande quelle est son action concrète. Elle doit être essentielle à la vie de l’école, car cette fonction est fort bien rémunérée : environ 65.000 euros de salaire par an, auxquels s’ajoute le RIFSEEP (régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l’expertise et de l’engagement professionnel). Pour les DASEN, l’indemnité comporte notamment l’IFSE (indemnité de fonctions, de sujétions et d’expertise) et le CIA (complément indemnitaire annuel), le tout s’élevant environ à 50.000 euros annuels. Soyez rassurés : c’est imposable. Les DASEN sont de hauts fonctionnaires nommés par décret du président de la République…

« Collèges en progrès »

Nous avons donc les inspecteurs sur le dos. Ils essaient de nous apprendre comment faire progresser les élèves. Comme nous ne nous l’étions jamais demandé – je ne sais pas trop de quoi nous parlions en salle des profs jusqu’alors… -, nous sommes curieux d’écouter leurs fulgurances pédagogiques et leurs idées novatrices.

En quoi consistent les interventions des inspecteurs ? Globalement, à nous dire que nous sommes des incapables, car nous n’arrivons pas à mettre en œuvre le programme concocté avec amour dans les sombres alcôves du ministère. Je rappelle que plus d’un tiers de nos élèves ne savent pas lire en 6e. Avez-vous vu, récemment, un enfant de douze ans ? C’est petit, mignon, pas très dégrossi, doté d’une expérience du monde fort réduite et d’une voix fluette. Voici les documents sur lesquels l’inspecteur nous fait réfléchir. Vous les trouverez sur Eduscol, le site « ressources » de l’Éducation nationale. Avec mes 5e, je suis donc censée travailler la poésie baroque. Je cite : « La nature versatile que le poète baroque observe autour de lui fait écho à sa propre nature incertaine et changeante. Il comprend qu’il fait partie d’un monde en perpétuelle mutation dont le sens profond lui échappe. […] Il sait qu’il n’y a pas de monde plus inconnu que le monde qui l’entoure. La fragilité de la vie et l’inconstance de l’univers interrogent de façon nouvelle une nature à la fois proche et lointaine qui devient à elle seule un univers de signes mystérieux. » On imagine bien que l’on va avoir quelques difficultés à faire comprendre tout cela à un jeune de douze ans qui ne sait pas construire une phrase complexe. Est-ce vraiment de cela que l’on a besoin, en début de collège ? L’avantage, pour le ministère, c’est qu’ils peuvent réimprimer les mêmes programmes de la cinquième à la terminale…

Eduscol ?

On doit aussi traiter la thématique du voyage : « Du voyage imaginaire au voyage dans l’imaginaire. » Voici les problématiques que l’on nous propose d’aborder en classe : « L’aventure est-elle une quête ou une épreuve ? L’aventure nous permet-elle de renouer avec l’utopie humaine ? Comment le voyage est-il à la fois une quête personnelle du domaine de l’imaginaire et collective du domaine du savoir ? Faut-il accepter de se perdre dans le voyage pour goûter à l’aventure ? Peut-on raconter son voyage sans le dénaturer ? En quoi l’aventurier constitue-t-il une figure ambivalente, porteuse de valeurs paradoxales ? » Toutes ces questions sont passionnantes, mais quand on a douze ans, il nous manque quelques éléments pour pouvoir y répondre.

Certains sujets pourraient directement être recyclés pour l’écrit du bac de philo : « Comment la quête de l’inconnu amène-t-elle à se découvrir soi-même ? » Je termine avec mes deux préférées, dont le sens ne m’apparaît toujours pas clairement : « Peut-on discerner une géographie intime de l’aventure ? », « En quoi le voyage n’est-il parfois que le commerce des ressources du vivant ? » Cela me laisse aussi perplexe que certaines paroles d’Indochine…

Alors, évidemment, ils nous proposent toute une bibliographie pour nous guider dans le choix des lectures que nous proposons aux élèves. Leurs suggestions, toujours pour mes petits 5e, dont certains ont du mal à porter leur sac de cours ? Les Pensées de Pascal, les Essais de Montaigne, le Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot, Tristes Tropiques de Lévi-Strauss, La Germanie de Tacite… Quand ils sortent d’une réunion au cours de laquelle on leur a fait comprendre qu’ils étaient d’une rare incompétence de ne pas réussir à faire tout cela avec leurs élèves, et qu’ils se font interpeller dans le couloir par Krystal qui leur dit : « Wesh Madame ! Je sais pas c’est qui qu’on a après vous », je comprends que certains de mes collègues vrillent et reprennent un deuxième Xanax™.

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