
Lu dans La Petite Feuille verte :
Alors que le IIIème millénaire vient d’achever son premier quart de siècle, un constat s’impose à l’Europe : celle-ci n’est plus ce continent très largement chrétien qu’il était encore jusqu’au milieu du XXème siècle, sociologiquement parlant du moins, du fait d’une vague migratoire sans précédent.
Aujourd’hui, il en est résulté un pluralisme religieux dont l’islam est l’un des traits les plus marquants. En effet, une importante minorité musulmane a émergé en Europe et donc s’y affirme, avec une visibilité croissante, bousculant de la sorte un monde sécularisé, en mal de sens et en crise d’identité. En même temps, cet islam est traversé par de multiples courants dont on ne sait pas lequel finira par l’emporter. Sur ce point, les Européens de souche ont un rôle important à jouer.
L’islam est l’un des plus grands défis auxquels l’Europe actuelle est confrontée, « un défi redoutable », estimait le cardinal Paul Poupard, président du Conseil pontifical de la Culture, à la veille du Synode des évêques pour l’Europe qui allait se dérouler à Rome du 1er au 23 octobre 1999 et se faire l’écho de quelques inquiétudes concernant la volonté conquérante d’une partie des musulmans et le relativisme doctrinal en progression dans certains milieux catholiques (Le Figaro, 30 septembre 1999).
Il convient donc de porter un regard lucide sur cette réalité comme l’ont fait d’autres représentants de l’Église catholique au cours des dernières décennies. Retenons ici la réflexion du cardinal italien Giacomo Biffi, ancien archevêque de Bologne, qui écrivait en 2001 dans un article sur l’immigration musulmane :
« Le phénomène se présente lourd et grave ; et les problèmes qui en découlent – pour la société civile comme pour la communauté chrétienne – comportent beaucoup d’aspects nouveaux, doublés de complications inédites, ayant un fort impact sur la vie de nos populations ».
Il ajoutait :
« Nous sommes en présence d’une interpellation de l’histoire. Il faut l’affronter sans panique et sans superficialité » (Sedes Sapientiae, n° 75).
De fait, ce sont là les deux termes indispensables à un jugement équilibré et à des choix responsables. Il faut bannir la peur et l’irénisme, choisir la lucidité et le courage, autrement dit prendre en considération les éléments propres à l’islam qui freinent ou empêchent son assimilation à la civilisation européenne. Pour cela, il est essentiel de ne plus se laisser submerger par l’émotion ou l’approche compassionnelle mais de redonner sa juste place à la raison.
La question posée est donc la suivante : la présence croissante de l’Islam en Europe permet-elle d’affirmer qu’il existe un Islam européen ?
PRÉSENTATION GÉNÉRALE DES MUSULMANS EN EUROPE
1°/ Quelques caractéristiques
a) Combien y a-t-il de musulmans en Europe ? Selon les résultats d’une enquête effectuée en 2017 par l’Institut américain Pew Research, leur nombre dans l’Union européenne (UE) s’élevait alors à 25,8 millions, soit près de 5% de la population alors qu’il était estimé à 16 millions en 2007. Certaines études prévoient qu’en 2050 ce nombre pourrait atteindre 35,8 millions, soit 7,4% pour l’UE (Observatoire de l’immigration et de la démographie, 24 juin 2020).
Et si la Turquie intégrait l’Union, il faudrait y ajouter 80 millions de personnes. Ce pays étant le plus peuplé, il disposerait du plus grand nombre de sièges au Parlement de Strasbourg. On en mesure les conséquences sur les orientations de l’UE (diplomatiques, législatives, culturelles, etc.).
Cependant, l’UE, avec ses 28 États membres, ne peut pas être confondue avec le continent européen car elle n’en recouvre pas la totalité. L’Europe compte en tout 50 pays, parmi lesquels la Grande-Bretagne qui s’est retirée de l’UE en 2020 avant de s’en rapprocher par un partenariat signé en 2025.
Il est cependant malaisé de fournir des indications précises car, dans certains États de l’UE, la loi interdit de retenir les données confessionnelles dans les recensements, au nom de la laïcité et du respect des convictions religieuses. Il reste que l’islam est devenu la deuxième religion après le christianisme (toutes confessions confondues).
b) Des provenances diverses.
Comme l’a noté le journaliste Jean-Loup Bonnamy, « l’accroissement démographique de l’islam en Europe est dû à un flot ininterrompu d’immigrés » (« L’islam en Europe : état des lieux », La Nef, n° 358, mai 2023). D’où la multiplicité des identités musulmanes.
- Maghreb et Proche-Orient arabe ;
- Afrique subsaharienne ;
- Turquie, Russie, Caucase ;
- Asie centrale et Extrême-Orient : Iran, Afghanistan, Pakistan, Inde, Indonésie, Bangladesh ;
- Balkans : Bosnie, Albanie, Kosovo. Il s’agit là d’Européens islamisés durant l’Empire ottoman ;
- Européens de souche convertis à l’islam.
c) La grande majorité des musulmans établis en Europe appartiennent au sunnisme, mais leur islam varie selon leur identité d’origine.
- Les sociétés dont l’islam imprègne toute la vie, publique et privée (États arabes, Asie centrale).
- Les Turcs, tiraillés entre le sunnisme inséparable de la turcité, la sécularisation héritée du système d’Atatürk et la réislamisation imposée par le régime de Recep Tayyip Erdogan depuis 2016.
- Les pays ayant hérité de systèmes laïcs institués lors de l’époque coloniale (Afrique noire).
- Les Iraniens sécularisés ou de confession chiite ayant quitté leur pays lors de la Révolution islamique de 1979.
d) Autres diversités dans l’approche de l’islam (culte, droit, politique).
- Quel est l’islam authentique : religion de paix, d’amour et de tolérance ? ; religion idéologique, intolérante ou conquérante ?
- Dans la pratique : religion tranquille, privatisée ? ; militante, prosélyte, voire djihadiste ?
L’islam sunnite, ultra-majoritaire, n’étant pas doté d’une structure hiérarchique représentative, il est impossible de répondre à ces questions. Cela pose le problème de la représentativité des interlocuteurs et de la crédibilité de leurs conceptions.
Ces différentes formes de diversité rendent pertinente la formule : « L’islam est pluriel ». Mais ce constat ne doit pas servir de prétexte pour dissimuler les vrais problèmes que pose l’islam à partir de ses sources fondamentales, notamment le Coran et la Sunna (Tradition mahométane) ainsi que la charia (loi islamique).
2°/ L’enracinement de l’islam en Europe
L’islam n’est plus un facteur étranger à l’Europe ; résultat d’un important flot migratoire, il en est devenu une composante interne qu’il n’est plus possible d’ignorer ou de négliger.
Cet enracinement s’accompagne d’une réappropriation de la religion et de la culture. On assiste à une évolution importante de ce point de vue. Les premiers immigrés, au début et au milieu du XXème siècle, le plus souvent des hommes venus en célibataires pour des raisons économiques et pour une période transitoire, arrivaient avec l’espoir de retourner dans leurs pays. Ils n’avaient pas de revendications particulières sur le plan religieux et cultuel. Peu à peu, ils ont bénéficié de la part des pays d’accueil de mesures qui ont favorisé leur communautarisation : extension du regroupement familial ou du droit du sol pour la nationalité, application de la charia par certains tribunaux européens.
La réislamisation se manifeste par diverses pratiques. Le culte est en constante progression comme en témoignent de nombreux signes : construction de mosquées, prières dans les rues et d’autres espaces publics, pratique du Ramadan qui est de plus en plus suivie par des non pratiquants habituels et s’impose même aux employés des secteurs privé et public, ouverture d’écoles sous contrat avec l’État
ou totalement libres, ainsi que de librairies confessionnelles, extension du marché halal organisé, horaires séparés pour les femmes dans les lieux de loisirs, polygamie clandestine.
La propagation du port du voile islamique par les femmes, signe d’une affirmation identitaire, gagne de plus en plus les jeunes générations.
Une étude sur les immigrés de toutes provenances établis en France, publiée par l’INSEE le 30 mars 2023, montre la supériorité de la transmission religieuse au sein des familles musulmanes : 91% contre 67% chez les catholiques (La Croix, 31 mars 2023).
Comme leurs coreligionnaires dans le monde entier, les musulmans d’Europe se réislamisent donc fortement, certains subissant l’influence des pays d’origine, voire d’idéologies relevant de l’islamisme.
On a longtemps voulu minimiser le phénomène en considérant que les musulmans établis en Europe étaient aussi peu pratiquants que les chrétiens. C’était pour rassurer, comme si, même sans le dire, on considérait qu’être musulman, assidu à sa pratique et attaché à sa doctrine, pouvait poser des problèmes à nos sociétés.
Les spécialistes de l’islam ont trop voulu réduire leurs analyses à la sociologie, sans tenir suffisamment compte des spécificités propres de l’identité musulmane. Ils ont ainsi oublié que les hommes sont façonnés par une culture d’autant plus prégnante qu’elle est religieuse.
On se rend compte désormais qu’une attitude privilégiant l’accueil de cette nouvelle religion et fondée sur une approche laïcisante ne permet pas d’appréhender la réalité islamique dans son exactitude et sa totalité.
Elle ne permet pas de donner des réponses adéquates au défi présenté par l’islam puisque celui-ci est porteur d’un projet qui se veut à la fois social, politique et religieux : englobant, totalisant, voire totalitaire. L’islam est certes une religion mais il n’est pas qu’une religion comme l’a souligné le cardinal Biffi : « L’identification absolue entre religion et politique fait partie de la foi à laquelle les musulmans ne peuvent renoncer, même s’ils attendent prudemment pour la faire valoir d’être en situation de prépondérance » (« Sur l’immigration », Sedes Sapientiae, op. cit.). Sur ce sujet, cf. PFV n° 55 : L’islam est-il une religion ? Et PFV n° 56 : L’islam n’est-il qu’une religion ?
Voici la recommandation émise par le pape Jean-Paul II à la suite d’un Synode spécial des Évêques pour l’Europe qu’il avait convoqué à Rome du 1er au 23 octobre 1999.
« Il est important d’avoir un juste rapport avec l’islam. Comme cela s’est révélé plusieurs fois ces dernières années à la conscience des évêques européens, ce rapport doit être conduit avec prudence, il faut en connaître clairement les possibilités et les limites […]. Il faut être conscients, entre autres, de la divergence notable entre la culture européenne, qui a de profondes racines chrétiennes, et la pensée musulmane » (Ecclesia in Europa, 2003, n° 57).
Les constats que nous venons de dresser nous permettront d’entrer dans une réflexion plus précise sur deux points essentiels.
1°/ Les conditions requises de la part des musulmans pour passer d’un islam en Europe à un islam européen.
2°/ Les conditions requises de la part des États européens en vue de réaliser cet objectif.
Tel sera le programme de la prochaine Petite Feuille Verte (n° 110).
https://lesalonbeige.fr/lemergence-dun-islam-europeen-mythe-ou-realite/
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