
par Jean-Philippe Chauvin
L’écologie est-elle un combat inutile et perdu d’avance ? Ce qui est certain, c’est que le souci environnemental n’est plus dominant parmi les nouvelles générations adolescentes et de jeunes adultes, plus attirées par le modèle de la mondialisation heureuse et fastueuse de Dubaï que par le combat pour la biodiversité végétale ou animale. J’ai pu le constater récemment lors de cours de géographie de Seconde dans lesquels j’abordais les questions environnementales : ainsi, le calcul de l’empreinte écologique de chaque élève révélait une évolution plutôt alarmante au regard des possibilités de notre Terre, et l’évocation des modes de vie et de consommation des jeunes de 2026 l’expliquait largement, sans que cela soit plus rassurant, bien au contraire.
Lorsque j’ai commencé à faire travailler mes classes de lycée sur ces questions-là, à l’automne 2007, l’empreinte écologique de mes élèves rapportée en nombre de planètes nécessaires pour répondre aux besoins de tous (s’ils avaient le même mode de vie que les questionnés de mon établissement de Région parisienne) était, en moyenne, de 2,5. Une empreinte bien trop élevée déjà et qui rappelait le propos de M. Chirac dans son fameux discours de Johannesburg, en 2002, quand il expliquait que le modèle des pays occidentaux (le fameux Nord) nécessiterait deux planètes supplémentaires s’il était étendu à tous les pays, en particulier du Sud, les pays émergents et, pour certains, émergés (la Chine et l’Inde, entre autres) : un discours d’alerte qui a été poliment écouté alors, sans avoir vraiment été entendu… Presqu’un quart de siècle après, l’empreinte écologique a encore fortement progressé et, pour les classes de2026, elle dépasse désormais les trois planètes ! Soit une demi-planète supplémentaire en moins de vingt ans…
« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », insistait le président Chirac, et il poursuivait : « La nature mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l’admettre. (…) Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ! Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie ». Rien de ce qui est dit ci-avant n’a été démenti depuis vingt-cinq ans et, pourtant, jamais le déni n’a été aussi fort : sans même parler de M. Trump qui, dans la logique d’une idéologie de la toute-puissance de l’économique sur les autres aspects de la vie, pratique une politique du forage permanent et de la consumation environnementale sans limite, il semble bien que la suite du développement, dont la véritable finalité comme le signalait son théoricien Rostow est l’accession à la société de consommation et des loisirs suivant le modèle états-unien, se manifeste par une marchandisation du vivant sous toutes ses formes, au risque de menacer l’essence même de l’humanité des sociétés. La numérisation du monde, qui s’inscrit dans le processus conjoint de la mondialisation et de la métropolisation et s’accélère au point de cannibaliser tous les aspects de la vie sociale (y compris les plus intimes), fait exploser la consommation énergétique et épuise, dans un temps en définitive très court, les ressources de minerais (les « terres rares ») nécessaires à la « matérialisation de la dématérialisation », et provoque des tensions géopolitiques qui nous rappellent combien la maîtrise des sources d’énergie et des vecteurs de leur valorisation est un des moteurs de l’histoire contemporaine.
Ainsi, au lieu de limiter la pression sur les richesses d’une planète limitée, les États contemporains l’ont au contraire accentuée, et l’appauvrissement de la biodiversité terrestre, qu’elle soit végétale ou animale, n’a pas cessé : c’est vraid’ailleurs autant des espèces sauvages que des espèces agricoles, soumises à un véritable darwinisme économique, la productivité des espèces étant l’élément de la sélection par excellence au détriment même de la qualité alimentaire ou de la simple existence d’une pluralité agricole. Quant aux paysages, la poursuite de l’urbanisation sous la forme d’une métropolisation de plus en plus déconnectée des cycles naturels quand elle se veut connectée aux réseaux mondiaux de la mondialisation économique comme culturelle, et l’expansion sans fin d’un néonomadisme touristique et de ses zones d’accueil, souvent littorales et ensoleillées, ont entraîné une artificialisation encore plus marquée des espaces, au risque de la destruction programmée (et assumée par nombre d’États ou d’entreprises) de nombreux milieux jusque-là considérés comme naturels. Ainsi, la liste des destructions environnementales pourrait s’allonger indéfiniment, desravages aux pollutions, au risque d’entraîner un désespoir qui, disons-le, serait tout aussi néfaste que ce qui peut le motiver.
Nous savons ce qui se déroule sous nos yeux et, d’une certaine manière, nous y participons quand nous préférons le court terme à la pérennité, la satisfaction immédiate à la transmission : nous pourrions nous en lamenter ou, au contraire, hausser les épaules et passer outre les avertissements nombreux que, au-delà du discours déjà ancien d’un chef d’État dont l’héritage s’avère léger et le bilan contrasté, la nature (le ciel, la terre, l’eau, les paysages…) nous adresse. Cette attitude de déni ou d’indifférence serait éminemment préjudiciable au bien commun et à la France comme aux Français, pour ce qui nous concerne en priorité. La prise en compte des dégradations environnementales, qu’elles soient climatiques ou paysagères ; l’étude de leurs causes profondes et véritables, au-delà des seules impressions ou ressentiments ; la réflexion sur les meilleurs moyens de répondre aux problématiques environnementales et sur les actions concrètes, politiques et sociales, à envisager pour en relever les défis ; les terrains de lutte écologiques à connaître et à investir… : tout cela mérite réflexion, proposition et engagement, et la formule maurrassienne du « maintenir, c’est créer » peut y trouver une juste et légitime application, mais qu’il convient d’expliquer autant que d’assumer. Maintenir les équilibres naturels et les inégalités protectrices tout comme reconnaître la fragilité de ceux-ci face aux appétits de nos sociétés (l’économiste Daniel Cohen parlait d’un « désir infini dans un monde fini »), c’est assurer la possibilité de la transmission pérenne du vivant et de ses formes les plus diverses et variées sur une planète qui puisse rester accueillante et nourricière pour ceux qui y vivent. Il ne s’agit pas de figer l’environnement ou de le fossiliser, mais de lui permettre d’exister encore, de respirer et de se renouveler, comme toutes les espèces qui se croisent sur cette Terre unique dans l’univers (du moins jusqu’à preuve du contraire) : rien ne serait pire que de vouloir muséifier la nature et ses éléments, car cela serait empailler la vie au lieu de la préserver. L’écologie ne doit pas être un combat de la nostalgie ou de la pure conservation, mais celui de la vie et de la transmission dans un monde qui semble désormais incapable de penser et d’assumer le long terme : en luttant pour la préservation des haies ou pour celle des fonds marins, l’on pose les conditions du maintien de la biodiversité en des lieux fort différents, et l’on assure un avenir possible aux générations qui viennent, celle de nos héritiers à qui il s’agit, en bonne logique, de transmettre un héritage le mieux entretenu et le plus écologiquement riche possible. Est-ce facile ? Évidemment non, car le monde contemporain a très largement tendance à négliger la transmission en voulant jouir, sans entraves, « ici et maintenant », dans une logique d’individualisme de masse du « chacun pour soi » éminemment dévastatrice.
Il importe de politiser le combat écologique sans, pour autant, le récupérer ou le soumettre à un parti, fut-il royaliste, mais en montrant la nécessité d’un ordre politique particulier : ainsi, l’écologisme intégral né au début des années 1980 au sein du courant d’Action française n’est pas neutre, il est éminemment, par lui-même, royaliste, reconnaissant la Monarchie royale comme la condition de l’écologie intégrale. « Pourquoi seul l’État monarchique peut-il organiser et conduire la révolution de l’Écologisme intégral ? Parce qu’il est le seul qui ne soit pas obligé de massifier pour durer (…). De plus, le code moral de la Royauté puise à l’éthique de l’enracinement. » En somme, l’écologie politique, si elle se veut efficace sur le long terme, doit s’incarner en un État enraciné (dans le temps comme dans la mémoire de la nation) dont le principe du renouvellement est celui de tout cycle naturel : « le roi est mort… Vive le roi ! ». Le fils remplace le père, dans cette longue chaîne jamais interrompue des générations, dans l’ordre naturel des choses. Humilité devant la vie, humilité devant la mort, mais il s’agit bien d’assurer la victoire politique de la vie sur la mort : la Monarchie royale, par principe même, est cet État qui n’écrase ni le temps ni les lieux pour l’intérêt de quelques-uns mais qui respecte et valorise l’un et les autres dans l’intérêt de tous, ceux d’aujourd’hui comme ceux du lendemain. Dans le cadre de la Monarchie active, l’écologie n’est pas une option, elle est une raison d’être, et de durer…
https://www.actionfrancaise.net/2026/03/04/a-question-ecologique-reponse-monarchique/
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