
Plus rapidement jugés que l’agresseurs de leur fille
Après avoir porté plainte, c’est en décembre 2024 que le couple de quinquagénaires décide de se rendre en pleine nuit chez celui que leur fille accuse depuis plusieurs mois de l’avoir agressée sexuellement. Là, le père, électricien de profession, neutralise le digicode du portail, permettant ainsi à lui-même et à sa femme de pénétrer dans la propriété, avant de s’acharner sur la sonnette, les voitures et de menacer de tuer l’agresseur présumé à l’intérieur de la maison. Un accès de colère et une soif de justice qui vaudront à ce couple, parents de deux enfants, de comparaître devant le juge et d’être condamné à indemniser les parties civiles, alors que l’instruction visant à déterminer la culpabilité de l’homme est toujours en cours.
Si, pour ces parents, l’idée de se retrouver, pour des « mots qui ont dépassé [leurs] pensées », devant un juge est « inconcevable », ce dernier tranche fermement : « Vous êtes allés trop loin. » Avant même qu’ils ne puissent entendre la vérité sur le cas de leur fille de la part de la justice, celle-ci s’empresse de condamner ce qu’en France la loi n’autorise pas, quelles qu’en soient les circonstances : se faire justice soi-même.
Le phénomène des auto-justiciers
Et pourtant, des personnes comme elles, qui se sentent impuissantes ou abandonnées dans leur désarroi, il y en a beaucoup, dans le pays des droits de l’homme. À tel point qu’en janvier 2025, le journaliste et spécialiste du monde judiciaire Pierre Rancé consacrait une enquête à ce phénomène, qui, dit-il, est en pleine expansion depuis une décennie. Des commerçants qui affichent les visages de leurs voleurs, des guets-apens pour traquer les pédocriminels, des escadrons pour déloger les squatteurs… De plus en plus de personnes préfèrent s’en remettre à leurs propres moyens pour tenter de rétablir un équilibre face à leur injustice ou, tout simplement, pour retrouver leurs biens.
En décembre dernier, TF1 donnait la parole à un viticulteur anonyme qui, faute d’intervention de la préfecture, avec l’aide de ses amis agriculteurs, avait violemment dégradé les voitures de milliers de participants à une rave-party organisée illégalement dans ses vignes. Leur action, il la justifiait par un ras-le-bol de « se faire marcher sur les pieds », tout comme cet artisan de la région de Mareuil-en-Périgord qui avait tiré sur l’homme qui lui volait régulièrement son bois, à l’aide de balles en caoutchouc, avant d’appeler la police. Il avait été poursuivi en 2024 pour tentative de meurtre, puis condamné à un an de prison avec sursis pour violences aggravées. Une décision qu’il disait comprendre, tout en soulignant la dureté du système judiciaire français à son égard. « À la base, j’étais la victime et la situation s’est totalement retournée. »
Comme pour beaucoup d’autres avant lui, en témoigne encore le cas de Louise, étudiante qui s’était retrouvée, en mars 2025, devant le tribunal correctionnel de Lyon pour avoir affiché sur les réseaux sociaux le visage de l’homme qui l’avait agressée sexuellement et qui avait été condamné pour ces faits en 2023. La même année, un père de famille était condamné à huit mois d’emprisonnement avec sursis par le tribunal de Roanne pour avoir roué de coups un adolescent de 16 ans, mineur isolé, soupçonné d’agression sexuelle sur sa fillette de six ans. L’un des amis du père, avec qui ce dernier avait infligé la correction à l’agresseur présumé, avait écopé de six mois ferme sous bracelet électronique, informait France Bleu.
Le même incident judiciaire était survenu en 2012 à un couple qui avait infligé, deux ans auparavant, une « grosse gifle » à un adolescent de 13 ans soupçonné d’avoir violé leur petite dernière de 4 ans. Le tribunal de Bergerac avait condamné les parents pour coups et blessures à une amende de 200 euros avec sursis, relevait Sud-Ouest. Une décision qui ne leur convenait pas, avaient-ils déclaré, regrettant de passer pour « un couple de voyous » alors que, dans cette histoire, la victime se trouvait dans leur foyer.
Des victimes sur le banc des accusés
Manque de confiance en une Justice jugée laxiste, impatience face à des procédures interminables, pour Pierre Rancé, ce phénomène grandissant qu’on ne peut pas chiffrer s’explique par la surcharge des commissariats et des tribunaux qui empêche un traitement rapide et efficace des enquêtes et finit par laisser croire à certains qu’avec la Justice française, on est mieux servi que par soi-même. Finalement, cette Justice les rattrape vite et les victimes, trop promptes à ce qu’elle leur soit rendue, finissent sur le banc des accusés.
Laisser un commentaire