Mandon et Macron s’en vont-en guerre partie 1

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Introduction

Ainsi, voici sous quels auspices nos dirigeants nous font commencer l’année 2026 !

La séquence ouverte par le chef d’état-major Fabien Mandon en novembre, puis reprise au vol par le président Macron et dans une certaine mesure par la ministre de la Défense, constitue ce que l’on peut sans hésiter appeler une marche à la guerre.

Cette démarche nous est évidemment présentée comme une nécessité absolue, vitale, imposée de l’extérieur par une puissance malfaisante.

Mais l’histoire nous apprend que les guerres se présentent toujours sous cet habit là, et ce n’est que beaucoup plus tard, beaucoup trop tard, que les véritables raisons se révèlent tout autres, et que l’on feint de découvrir que prix à payer était beaucoup plus élevé qu’on avait pu le croire.

La perspective d’une guerre constitue un fait absolument majeur dans la vie d’une nation, le plus fort, le plus dramatique, le plus déstabilisant. Or cette perspective a été relativement peu commentée, bien souvent sur des points secondaires, formels, plutôt que sur l’aspect existentiel de la guerre. Et elle fut bien vite reléguée à l’arrière plan.

Il apparaît également que la manière dont les femmes et les hommes au pouvoir ont agi en la matière fait très peu de cas de la démocratie ; le chef de l’État a toujours choisi de parler à la première personne pour énoncer des mots lourds de conséquences, qui relèvent en principe de la représentation nationale, sinon sur le plan constitutionnel, au moins sur le plan de la démocratie réelle.

Il ne sera évidemment pas question ici de contester l’idée que la guerre soit parfois inévitable, et qu’il faille parfois s’armer matériellement et moralement pour y faire face.
Il ne s’agit pas non plus d’innocenter la Russie de l’agression qu’elle a commise.

Il est simplement et principalement question de rappeler que la guerre ne peut décemment pas être présentée comme un simple épisode contrariant, une parenthèse à laquelle il faut se résigner et qui malheureusement peut éventuellement avoir pour effet négatif de « perdre ses enfants ».

Il s’agit de dénier aux autorités le droit de minimiser la catastrophe fondamentale que représente l’entrée en guerre dans le but de la rendre acceptable.

Une fois établie l’horreur de cette perspective, il s’agit de dire que tout doit être mis en œuvre, tout, pour parvenir à une autre issue que la guerre. Ce qui suppose bien entendu, diplomatie, négociation, prise en compte des intérêts des parties adverses, et parfois concessions.

Et il s’agit de rappeler que tout retour historique sur les guerres anciennes aussi bien que récentes, montre que les arguments idéologiques, religieux, patriotiques, ont toujours été des paravents commodes, des alibis pour masquer des intérêts privés, d’ordre économique, financier, industriel, voire personnel, pour lesquels les peuples ont dû se sacrifier.

Le bilan coût bénéfice si l’on n’ose parler ainsi, n’est jamais fait que très longtemps après, trop tard.

Le décor après le duo Mandon – Macron

Le menton en avant

Ainsi donc, cette fois-ci, nous y sommes.
Après une longue approche, toute en finesse et en progressivité, notre classe dirigeante éclaircit enfin sa pensée et son projet. Aller vers la guerre. Il ne s’agit plus simplement et vaguement d’allusions au fait qu’il faudrait peut-être « envoyer des mecs là-bas », comme l’annonçait Macron avec dilettantisme1.

En effet, le pas de deux interprété au côté du chef d’état major qu’il a si soigneusement parrainé et fait grimper au grand galop jusqu’au plus haut échelon, est à tel point scénarisé qu’on ne sait si en rire ou en pleurer. Inutile de souligner, dans ces conditions, que la seule question est de savoir s’il a intimé à Mandon l’ordre de faire la déclaration provocante, ou s’il s’est contenté de la valider.

Cette séquence à deux voix du mois de novembre 2025 est un véritable bijou illustrant le cynisme, l’hypocrisie doublée d’une arrogance déplacée, et un contentement de soi immature et déshonorant qui sont décidément la marque du prétendant à l’olympe.

Il ne s’agit plus en effet de nous habituer insensiblement au vocable « guerre » en l’accommodant tantôt à la sauce COVID2, tantôt à celle de la prévention du terrorisme ou de la criminalité. Non, cette fois-ci, c’est bien de la mobilisation des armées que parlent notre président et son aide de camp, d’un ton pénétré de gravité, où le calcul est parfaitement perceptible.

Et au travers de ses interventions, la délectation de M. Macron à se glisser dans le rôle de chef de guerre est évidente. Comme tout dirigeant en grand mal de légitimité, il trouve là le dernier refuge, le plus mâle, le plus incontestable, d’autant que tout éditorialiste s’évertue à lui accorder les coudées franches dans ce domaine « régalien » par excellence, celui bien sûr de Richelieu, de Louis Le Grand, de Napoléon et pourquoi pas de Philippe Pétain qu’il reconnaît si aisément admirer…

Ne lui reste plus qu’à enfiler le battle-dress de George W. Bush sur le Charles de Gaulle pour joindre le ridicule à l’inquiétant.

Contrairement à ce qui nous a été dit et répété – par la ministre des armées entre autres – , les quelques mots de Fabien Mandon n’étaient pas « sortis de leur contexte ».
Le projet Mandon-Macron fut lentement énoncé à l’aide de mots soigneusement pesés, appuyés de regards à la ronde qui se voulaient lourds de sens. Il n’y avait pas à s’y méprendre, même si le sourire indéfinissable du CEMA paraissait quelque peu décalé.
Il est d’ailleurs éclairant de se rappeler qu’en juillet 2017, le président n’hésitait pas à « accepter » la démission de Pierre de Villiers, qui avait eu le tort de signaler l’insuffisance du budget des armées.
L’incohérence est donc une autre qualité notoire à mettre au crédit de notre Chef des Armées.

Quoi qu’il en soit, après ce numéro de duettistes souligné par des promenades en commun en cabriolet, il est parfaitement clair qu’il n’y a là aucune fausse note, que rien ne fut laissé au hasard ; voilà bien l’engrenage dans lequel s’engage notre gouvernant en fin de parcours, sans majorité gouvernable, et sans le moindre appui populaire.
Réarmement tous azimuts, extension du budget militaire, alignement moral de l’ensemble du pays, voici la ligne politique destinée à remettre la France d’aplomb et à la réunifier dans ce bon vieux projet qui sent bon le sang qui doit abreuver nos sillons3

A y regarder de plus près, pourtant, ce bel élan ne peut tromper que les sourds illettrés et les enfants en bas âge.

Si la nécessité impérieuse de nous mobiliser nous est bien affirmée, rien ne permet de cerner les contours et les conséquences d’un aventurisme confondant et improvisé.

La menace est en grande partie construite, l’adversaire ramené à la personnalité unique de son dirigeant présenté comme un assoiffé de conquêtes, et les éventuels « intérêts vitaux » de la Russie sont superbement ignorés.

Car d’une certaine manière, V. Poutine ne déguise pas la vérité : il n’a pas déclaré la guerre à l’Europe4 ; il n’a jamais parlé de le faire5. Et nulle alliance militaire ne la liait encore à l’Ukraine.

Sans doute est il utile de souligner ici qu’il n’est pas question de dédouaner la Russie et son dirigeant actuel de l’agression indiscutable commise contre l’Ukraine. Aucun réquisitoire « poutinophile » ne se cache dans l’analyse que je propose, il ne s’agit que de questionner la pertinence de la préparation de la France à une guerre contre la Russie.

Quelles que soient les bonnes raisons pour lesquelles quelques nations européennes décideraient de s’engager dans un conflit préventif, c’est bel et bien elles qui feraient le choix de cet affrontement… une position unanime semblant pour l’instant hors d’atteinte.
Et il est évident que les déclarations de M. Macron, comme de K. Starmer ou de F. Merz

sont de de nature à faire monter la pression. Il est évident que la livraison éventuelle d’armes stratégiques susceptibles d’atteindre Moscou constituerait un pas décisif.

Par ailleurs, une fois la posture belliqueuse de la France énoncée par son président, aucun but de guerre n’est clairement décrit. Le ton martial et décidé se contente de suggérer l’intention de faire renoncer la Russie à tous ses objectifs propres sans prendre acte de la situation tactique, tandis que les gesticulations semblent vouloir inciter l’Ukraine au maximalisme.
De plus, nombre de commentateurs soulignent le ridicule d’une menace assez vaine, notre armée actuelle ne possédant guère les moyens d’intervention que nécessiterait un tel objectif.
Rien n’est dit de ce que qu’impliquerait l’objectif de chasser la Russie d’Ukraine – et dans les versions extrêmes de la Crimée… Cet objectif entraînerait très certainement des offensives stratégiques sur le sol russe, c’est à dire une menace vitale non feinte pour ce pays.

Dans le flou désolant des discours guerriers, on voit se succéder des arguments contradictoires, qui suggèrent tantôt la préparation déterminée d’une Russie prête à attaquer les pays de l’Otan, tantôt la possibilité de la faire reculer simplement en « envoyant des mecs là-bas ».
Qui suggèrent à la fois la folie impériale de Poutine et ses réactions incontrôlables, mais qui laissent entendre qu’il laisserait pourtant au hangar son arsenal nucléaire en cas d’attaque de son territoire.

Car il y a là en effet un fameux éléphant dans le couloir : la puissance nucléaire de la Russie est traitée par-dessus la jambe, elle n’entre dans aucun des raisonnements affichés par les politiques, et elle est balayée d’un revers de main par les commentateurs mainstream.
Ce qui semble donc suggérer que le concept même de dissuasion n’a plus cours… alors qu’il est la base de notre doctrine, ou du moins de celle qui nous est enseignée depuis toujours et pour laquelle nous avons tant investi.

Les postulats que cache cette attitude

Au fond, les discours, si profonds semblent-ils et si autorisés, s’articulent et se divisent autour de quelques credo rebattus et contestables.

Ces postulats sont parfois énoncés clairement, mais la plupart du temps à peine suggérés de manière subliminale.

Ils sont en tous cas souvent simplistes, biaisés et dangereux.

On y trouve immanquablement l’idée que l’affaire de l’Ukraine est un réédition de Munich, et le poncif selon lequel la paix s’obtient par la menace, et non pas par des démarches pacifiantes. Pourtant, rien n’a jamais prouvé qu’une posture plus ferme lors de la célèbre conférence eût fait reculer Hitler, dont l’ambition guerrière sans limite ne faisait déjà plus aucun doute.

La référence perpétuelle à Munich pourrait fort bien n’être qu’un alibi simpliste, voire une manifestation de la culpabilité d’élites politiques conscientes des compromissions que leurs prédécesseurs acceptèrent alors, allant jusqu’à la collaboration pure et simple avec l’ennemi.

Derrière ce premier axiome de la doxa vient celui de la force protectrice.

La « menace », déclare par exemple le géopolitologue Frédéric Encel face à une intervieweuse célèbre6, « ne coûte rien et peut rapporter gros ». C’est évidemment faux.

Si élégant dans sa simplicité, si fort dans son origine latine, l’aphorisme Si vis pacem para bellum paraît de bon sens : S’il l’on veut la paix, il faut s’armer.

Cependant, ce postulat n’est guère questionné, alors qu’un contre-argument saute aux yeux : les pays plus belliqueux et les plus dangereux se révèlent bien souvent être précisément ceux qui se sont armés7. Et l’armement n’est pas davantage un gage de paix que le second amendement de la constitution américaine n’est un gage de paix civile.

Les exemples sont légion, et l’on s’étonne que le dicton fonctionne encore. Mais le plus pur et le plus « abouti » est évidemment celui de l’Allemagne hitlérienne, que son sur-armement conduisit à un désastre absolu.

La menace pourrait bien n’être qu’un argument rhétorique faisant immanquablement monter le degré d’affrontement, et basculer l’enjeu sur le plan guerrier.
Il faut relire l’histoire, on y reviendra.

Un corollaire de cette vision du monde est l’idée du ramollissement des générations actuelles. Mais il y a là aussi une très vieille rengaine, celle des anciens répétant : « Ce qu’il leur faudrait, c’est une bonne guerre » !
Or le libéralisme exacerbé a depuis plusieurs décennies entraîné des cohortes de jeunes à l’excellence, à la performance, au management… lui faut-il donc changer de paradigme et les transformer soudain en combattants ?
L’ère du libre échange pacifiant et libérateur est-elle donc achevée ?

Par ailleurs, il n’y a pas que les jeunes générations qui soient sujettes à ce redoutable endormissement : il y a bien longtemps que les généraux et les maréchaux eux-mêmes ne mènent plus leur troupes sabre au clair sur un beau cheval blanc. Et il n’a échappé à personne que ceux-là mêmes qui appellent de leurs vœux au réarmement démographique ne prêchent plus par l’exemple. Se privant ainsi de l’honneur insigne de sacrifier leurs enfants sur l’hôtel de l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan.

Un troisième argument, central, porte sur la défense de nos valeurs face à la barbarie : civilisation et progrès seraient nos apanages ; ils seraient germe dans l’Ukraine agressée, ne demandant qu’à éclore grâce à notre appui, mais totalement étrangers à la Russie.

Nous serions l’avant-garde de la civilisation, et c’est à ce titre que nous serions menacés.

Nous aimerions la paix, la sérénité, la démocratie, le commerce équitable et la liberté de circulation des biens et des personnes.

Hélas ! autour de nous existeraient des régimes maléfiques désireux de faire disparaître ce que nous représentons, et de prendre notre place de manière violente8.

Instruits de ces axiomes nous voici donc, selon nos deux grands chefs militaires, à l’orée de la guerre « de haute intensité ». Ce qu’ils déplorent évidemment, poussant l’humanisme jusqu’à regretter que nous devions y « perdre nos enfants ».

Mais alors, quelle devrait être la réaction du corps social à cette effarante nouvelle ?
Devrions-nous prendre pour argent comptant l’analyse qui nous est assénée, accepter les démarches inconnues entreprises par notre diplomatie, gober tout crus les mots de M. Macron, de M. Mandon, ceux de Mme Van der Leyen et maintenant ceux du secrétaire de l’OTAN, observateur neutre s’il en est ?

Il s’avère pourtant que leurs analyses ne sont pas unanimement partagées, que dans les rangs des oppositions – nationales comme extérieures – des voix s’élèvent pour les contester, et que des doutes fondés pèsent sur la neutralité, l’objectivité, le désintéressement et la lucidité des hérauts du « réarmement ».

Et cependant, tout se passe comme si l’on avait entériné une catastrophe inéluctable, tout se passe comme si l’on avait pris acte de l’impuissance des peuples à s’opposer à la possible apocalypse.

Les partis d’opposition émettent certes quelques réserves, mais l’on reste dans le discours convenu, et la prudence électoraliste reste de mise9. Les éditorialistes dans leur quasi totalité font leur miel des bruits de bottes et des déclarations tonitruantes, et bien peu de voix s’élèvent pour dénoncer l’aberration que constitue cette chronique d’une catastrophe annoncée.
Le gouvernement est au garde-à-vous.

Si c’est bien de la gauche que viennent les critiques les plus nettes10, Jean-Luc Mélenchon lui-même se contente d’admonester le CEMA sur la forme, de pointer « les échecs de notre diplomatie », et la page d’accueil du site web de LFI ne mentionne pas le sujet…

Bref, aucun disciple de Jaurès ne monte sur la tribune.

Il semble d’ailleurs que la prise en mains de l’information par les catégories possédantes, via les milliardaires engendrés par l’hypertrophie de la tech et de la finance, ne laisse guère de possibilité d’expression dissidente, si ce n’est les fameux « réseaux sociaux » ou s’expriment quelques esprits libres, vite catalogués complotistes.

Mais la cacophonie de ceux-ci ne produit guère plus qu’un bruit de fond émiettant les opinions.

Et d’ailleurs, ces « influenceurs » sont également en danger d’être recrutés au service des intérêts dominants comme l’illustre le projet de 8° front de B. Netanyahu.

La vraie Guerre

Il faut dire les mots

Alors, confrontés à cette fatalité, tentons de nous rafraîchir la mémoire au sujet des réalités guerrières, tentons de dépasser les images d’Épinal enluminées de vestes à brandebourgs.

Car, pour appeler au réarmement moral et à la guerre, il ne faudrait pas se contenter de discours martiaux, de démonstrations discutables sur les intentions de l’ennemi désigné, et de budget de fabrication d’armes dispendieuses qui dans le meilleur des cas ne serviront à rien, et dans le pire serviront au pire.

Pour appeler au réarmement moral dans un pays avancé, démocratique, et respectueux de ses propres valeurs, il faudrait également prendre en compte, et le dire, ce qu’est réellement une guerre, au lieu d’en faire un combat abstrait qui pourrait hélas, parfois, occasionner de tristes mais glorieuses disparitions d’enfants.

Il semble que cela ne puisse être fait que par ceux qui ont traversé quelques décennies, par ceux qui ont lu quelques ouvrages et les ont compris, par ceux dont les parents ou les grands-parents ont su faire part de leurs souvenirs, et des conséquences des affrontements précédents.
Ceux-ci ont pu constater que la civilisation occidentale, instruite des Religions du Livre, de l’esprit des Lumières, de la philosophie grecque, allemande, française, de la musique, de la littérature, poussée par son aspiration à la démocratie inspirée par Athènes, ont commis bien davantage de destructions sur la terre que tout autre culture, que tout autre nation.
Inutile d’en faire la liste, tout le monde les connaît, des guerres intestines jusqu’aux guerres de conquête, aux guerres coloniales, pour culminer en apothéose dans la dévastation de l’Europe entière.

Il ne faut pas oublier l’histoire. Il faut relire les journaux de guerre. Il faut écouter les récits, il faut réviser les chiffres.

Car les arguments fallacieux pour enrôler de jeunes gens n’ont jamais manqué, ils ont toujours été les mêmes. Grandiloquents, héroïques, dissimulatoires, mensongers, dangereux.

On a, à chaque désillusion, feint de tirer les leçons de ces errements, mais chaque occasion fait renaître les mêmes réflexes.

Les guerres d’aujourd’hui ou de demain, contrairement à ce que pensent beaucoup de jeunes gens, et à ce que susurrent les éditorialistes, produisent les mêmes horreurs que les précédentes.

Elle produisent les mêmes horreurs parce que ce ne sont pas les outils et les armes de la guerre qui sont en cause, mais bien le processus même de la guerre, incontrôlable, sans pitié, absolu11.

Il faut se retourner sur les expériences françaises les plus récentes : Indochine, Algérie, et oser en faire le bilan humain, le confronter au but poursuivi, aux résultats obtenus, aux mensonges qui les ont permises, et à ceux qui s’en sont suivi.

La France doit être prête à perdre ses enfants, nous a donc dit le nouveau chef d’état-major, Fabien Mandon. Nous a dit le nouveau chef d’état-major, sous couvert de l’assentiment implicite de son Chef, feignant la sincérité, la lucidité et le courage. Nous a dit le nouveau CEMA, parodiant les accents des grandes heures, évoquant le douloureux mais glorieux martyr au nom de la patrie.

Mais derrière ce masque de sincérité où l’on croit voir la figure du père sévère mais courageux, juste et clairvoyant, le nouveau chef d’état-major ment. Il ment par omission, sa sincérité et son courage ne sont que langue de bois dissimulant l’essentiel.

En évoquant la disparition symbolique et glorieuse de enfants de France, il omet de dire que c’est là le moindre des drames en germe dans la guerre qu’il nous prédit, dans la guerre à laquelle entre les mots il appelle, à laquelle en tout état de cause il prépare le terrain.

Mais il faudrait les dire tous

Il omet de dire comme toujours, que la guerre n’est pas cette abstraction dans laquelle des enfants « sont perdus ». Il feint de ne pas savoir – peut-il l’ignorer ? – que la guerre relègue d’emblée au second plan toute valeur humaniste pour ne laisser subsister que la nécessité, l’obéissance forcée, la peur, le martyr patriotique et la force des armes. Il feint devant l’assemblée des maires, devant la presse avide, et devant la nation, de ne pas savoir, de ne pas voir de ses yeux, que la guerre est toujours, et de nos jours encore, la suspension de toute civilisation pour un temps indéterminé.

La guerre détruirait tout ce que nous avons produit, tout ce que nous avons espéré. Elle réduirait à néant les efforts humanistes et civilisationnels, les efforts philosophiques pour dépasser notre nature. Elle ferait disparaître tout ou partie des enfants que nous avons élevés et des petits enfants qui leur sont nés. Elle réduirait à néant notre croyance dans la capacité à vivre en paix.

Le Chef d’état major feint de ne pas savoir que les enfants de France qui ne mourraient pas fourniraient dix fois plus encore de blessés, d’estropiés, d’amputés, d’assourdis, de disparus sans laisser de corps identifiables ; que ceux qui auraient réchappé reviendraient moralement brisés, pervertis et avilis par la guerre, après avoir été acculés à l’ignoble dilemme : mourir ou tuer. Que parmi les morts, on devrait compter les victimes de « Tirs amis », inévitables « effets collatéraux »12. Que ceux qui reviendraient peineraient à retrouver une place dans La Paix, si toutefois celle-ci revenait un jour.
Que le sacrifice qui leur aurait été demandé ne serait jamais reconnu vraiment, comme le découvrirent tant d’amputés des deux guerres mondiales, tant d’anciens combattants de l’Indochine, de l’Algérie, tant de GI’s revenus du Vietnam.

Que dans les situations terribles où ils seraient pris, le danger couru, le risque mortel incessant, le courage et l’endurance tiendraient lieu de justification unique à tous les actes inhumains et à tous les buts inavoués13. Que nombre d’entre eux pourraient être transformés en tortionnaires, en pilleurs, en incendiaires ou en violeurs, comme cela se voit dans toutes les guerres qui nous entourent, dans toutes les guerres passées.

Le nouveau chef d’état-major embellit à dessein la nature de la guerre pour la rendre acceptable, pour la rendre concevable, et M. Macron lui emboîte le pas fièrement, jamais en mal d’une dissimulation. Et l’on comprend bien que cette hypocrisie fait logiquement partie de la préparation des esprits14.

Les horreurs de la guerre ont déshonoré toutes les armées de tous les pays, en tous temps. Ces errements inévitables, inhérents à la guerre, sont toujours masqués avec obstination et cynisme, et tant qu’il est possible, derrière les actes de bravoure eux aussi réels15 ; ils n’émergent que lorsqu’il n’est plus temps, et après de longues luttes.

Il faut des peines, des douleurs, des combats interminables pour obtenir l’ouverture des archives, pour recueillir les témoignages pathétiques, conduisant à d’hypocrites « plus jamais ça ».

Cela infuse lentement dans les esprits, rendant impossible le retour de la guerre pour la génération en cours.
Mais cela s’estompe dans les générations suivantes, permettant à de nouveaux dirigeants inconséquents de se lancer dans les mêmes aventures, de refaire les mêmes erreurs, d’énoncer les mêmes impostures mortifères. .

Eh oui, « Il faut dire les choses », M. le Chef d’État Major des Armées. Mais il faut les dire toutes.

Taire ces évidentes horreurs en s’adressant à la nation, en manipulant l’opinion, en engageant l’avenir, consiste à cacher que la guerre possède sa logique propre. Devant elle, les dirigeants eux-mêmes – militaires comme politiques – deviennent impuissants, jouets des événements, prisonniers de leurs mots inconséquents. On ne revient pas sur un ultimatum, on n’efface pas une déclaration de guerre. Et dès lors, toute raison, toute alternative disparaît devant l’ampleur des enjeux et l’immensité de l’horreur entreprise.

Soudain, ni le coût humain, ni le désastre social, démographique, écologique, économique, budgétaire, n’ont de poids.

La « Guerre totale » du docteur Goebbels conduisit les dirigeants allemands, les fiers soldats, et la population entière vers l’abîme sans aucune possibilité de retour.

Le chef d’état major, comme l’improvisé chef des armées, M. Macron, ignorent-ils donc le danger des mots qu’ils emploient, l’imprévisibilité explosive et irréversible des pas accomplis vers la guerre ?
N’ont-ils rien retenu d’utile de livres d’histoire que sans doute ils ouvrirent ? La culture tant louée d’E. Macron serait-elle incomplète ?
Si nos dirigeants ignorent cela, ils ne sont pas à leur place. S’ils le savent, ils sont alors coupables d’une manipulation terrifiante et impardonnable de l’opinion.

La Guerre est le lieu où « nos enfants », de jeunes gens donc, préalablement entraînés à l’obéissance sans faille « nécessaire à l’ouvrage guerrier », sont soudain plongés dans un univers d’où toutes les règles apprises, à l’école, à la maison, à l’église et dans la famille sont exclues16.
Ici l’on souffre, l’on s’enterre et l’on a peur.
Ici l’on détruit, l’on dynamite, l’on pulvérise.
Ici l’on tue, l’on poursuit pour annihiler…

Ici l’on n’a pas le choix puisque l’on a appris à obéir sans connaître les vraies raisons ni les véritables buts de l’action, ici l’on n’a pas le choix puisque l’on est plongé dans un creuset où règnent de nouvelles règles, et qu’ici l’on doit tuer ou risquer d’être tué.
Ici, tant que tout se passe « bien », tout ce qui est adverse doit être détruit sans états d’âme. Et si par malheur cela tourne « mal », il faudra détruire aussi tout ce qui est nôtre : nos ponts, nos barrages, nos ressources, nos routes17

Ce n’est pas là une fiction défaitiste, ce n’est que la réalité que toutes les guerres du passé comme celles qui se déroulent aujourd’hui ont montré et redémontré.

Comment se résigner à aller vers cela sans avoir d’abord tout essayé ?

Propagande, prétextes et alibis

La propagande en route

Vue dans sa réalité crue, la guerre est donc l’aboutissement le plus absurde d’une crise.
Pour la préparer, il faut cependant obtenir le consentement, sinon l’enthousiasme des peuples.

Alors, afin d’obtenir ce consentement absurde et délétère, la propagande se met en route.

Et l’on retrouve les clivages classiques, la gauche appelant plutôt à des approches pacifiantes – l’Humanité titre : »Le Choix de l’escalade guerrière » – tandis que la droite semble divisée, et que le centre au pouvoir accepte ce pari. A l’exception de l’ineffable et imprévisible Luc Ferry.

Comme le démontre l’association ACRIMED18, il faut quitter les médias principaux pour trouver un son de cloche différent. Il faut presque s’engager dans ce que ces mêmes média englobent dans la sphère complotiste ou pro-Poutine pour entendre d’autres voix.

Or il faut bien qu’il existe une raison structurelle pour que ces médias dominants, en toutes occasions, qu’il soient privés ou publics, se rangent quasi unanimement du côté des pouvoirs en place, pour expliquer cet unanimité et cette adaptabilité19.

Dans le chapitre propagandiste, on retrouve évidemment le réarmement moral et le réarmement démographique, qui sont aussi deux constantes de la droite réactionnaire et militariste, comme ce fut le cas sous le régime de Vichy20

Bien entendu, ce réarmement et ces pas vers la guerre ne présentent selon eux aucun aspect belliqueux, ils ne sont que des réflexes de défense animés par une ferme volonté de paix.
A-t-on jamais vu, d’ailleurs, un pays s’armer en revendiquant des intentions belliqueuses21 ?

Quoi qu’il en soit, la préparation des esprits à une possible guerre n’a nullement attendu les événements d’Ukraine : une instance telle que l’École de Guerre Économique la réclame depuis de longues années. Le projet qui nous est aujourd’hui présenté comme une réaction à une conjoncture particulière et imprévue est en réalité enraciné très profondément et de longue date22.

Et pour cette « Stratégie du choc », le travail lancinant de réintroduction du mot « Guerre » dans le langage politicien instrumentalisa successivement, le terrorisme (M. Valls), le Covid (M. Macron déjà en mars 2020), et les innombrables crises économiques… 

Pour revenir au sinistre numéro de duettistes Macron & Mandon, on doit constater que l’ensemble de la prestation constitue une remise au goût du jour de la Fenêtre d’Overton destinée à polariser le débat public de manière indirecte. En effet, on sait le rôle joué par M. Macron dans la récente nomination du nouveau chef d’état-major, et l’on peut imaginer qu’il ne l’a pas choisi sans quelque peu évaluer ses positions.

Et comme dans toute guerre, la première victime est l’information : interdiction de toute expression venant de l’adversaire, choix des faits, truquage des nouvelles, déformation des perspectives.

Le début de la guerre en Ukraine, ou plutôt l’instant que l’on a voulu présenter comme début, marque aussi de manière précise le début de la volonté de contrôle de l’opinion.

Une requête sur la désinformation dans le cas de la guerre d’Ukraine ne produit d’abord que des réponses dénonçant la « Guerre hybride » menée par la seule Russie, comme si les nations démocratiques s’étaient toujours interdit tout mensonge, toute dissimulation, toute intoxication.
Pour trouver des échos plus crédibles et équitables, il faut presque nécessairement quitter les media principaux, et prendre le risque de parcourir ceux qui seront immanquablement considérés officiellement comme « complotistes ». Le cas du sabotage des gazoducs « Nordstream 2 » est un exemple spectaculaire de cette duplicité, tous les media « Main stream » ayant emboîté le pas à la version incohérente dénonçant la Russie, et aucun d’eux n’ayant jamais fait amende honorable de manière satisfaisante ; cette version est donc restée dominante dans l’opinion23.

L’effacement de l’information provenant de Russie fut immédiate et totale24.

Il s’en suivit un bridage et une déformation de l’information en provenance de la zone de belligérance, privant du même coup les citoyens de toute information sur les déclarations de la partie « adverse » et sur l’état des opinions, et nous enfonçant dans l’ornière de l’information à sens unique, signature de toutes les guerres.

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