
« Rechercher la perfection de l’esprit du guerrier est la seule tâche digne de notre existence temporelle et de notre âge d’homme. »
Carlos Castaneda, « La roue du temps »
Hier les peuples étaient au coeur des enjeux belliqueux, à défendre ou à conquérir, ils étaient l’expression vivante et naturelle des territoires. Aujourd’hui, les peuples n’ont plus aucune importance dans la définition d’un conflit, si ce n’est dans les forces en présence analysées. Seuls comptent les intérêts géostratégiques et économiques, qui déshabillent un général pour habiller un dictateur, qui arment des rebelles ici pour les bombarder ailleurs, qui décident qui sont les mauvais terroristes et qui sont les gentils insurgés….
Dans tout ce fatras hypocrite et fou, le guerrier, cet électron libre, soldat d’élite qui connaît la vérité du terrain, fidèle à son code de l’Honneur, peut alors devenir une menace pour un pouvoir corrompu qui sacrifie ses valeurs fondatrices aux intérêts politico-économiques du moment. L’Histoire fourmille de ces Guerriers qui, au nom de l’Honneur et du Courage ont défié le pouvoir jusqu’à le défaire parfois.
Les historiens peuvent étudier ces moments glorieux ou douloureux de l’histoire des hommes, c’est même leur devoir de réviser sans cesse les événements du passé à l’aune des documents et témoignages nouveaux. Mais il est important à mon avis de considérer le souvenir mythique de ces aventures humaines comme un élément fondateur authentique et indépendant de la réalité complexe de l’Histoire. Car, si parfois les mythes historiques semés dans nos mémoires prêtent à sourire par leur naïveté narrative et leur impartialité glorificatrice, ils doivent cependant être considérés et respectés, plus pour la fonction stimulante qu’ils occupent dans l’expression de l’identité nationale, que pour le témoignage historique qu’ils rapportent.
Les gestes des guerriers, qu’elles soient des défaites ou des victoires historiques, sont des souvenirs, magnifiés pour rester vivants dans les mémoires et offrir aux nations une orthopraxie vertueuse, fidèle au passé et exemple pour l’avenir.
En effet, issus des peuples divers de la Grande Steppe, et formés en communautés guerrières, ces « cavaliers centaures », dans leur histoire, ont lutté parfois aux côtés d’une armée pour la combattre par la suite, voire se sont retrouvés dispersés dans des camps opposés (pendant la Révolution Bolchévique ou la 2ème Guerre mondiale par exemple). Ces engagements différents et contradictoires restent pour eux secondaires, car ils ont d’abord préféré obéir à leur éthique de l’Honneur et de la Liberté.
Au XVIIème siècle la Russie est entre les mains de nobles (boyards) et de l’Eglise orthodoxe et malgré la modernisation de l’Etat les paysans connaissent une misère accrue par les guerres ruineuses menées contre la Suède et la Pologne qui engendrent une série de taxes insupportables. Dans les territoires du Don les cosaqueries jusque la préservées par un statut particulier accueillent les paysans affamés et les fuyards qui veulent échapper à la conscription. C’est dans ce contexte que Stepan Timofeievitch Razine, va naître à Zimoveyskaya stanitsa, vers 1630. les rares témoignages rapportant sa vie disent que « c’était un homme grand et calme, solidement bâti, au visage loyal et fier. Son maintien était à la fois modeste et imposant » (voyageur hollandais Struys)
La contestation se transforma rapidement en soulèvement populaire et Razine rejoint par des paysans opprimés de diverses minorités, lève une armée de 7000 hommes et attaque l’Astrakhan qu’il transforme en république cosaque. Razine voulait unir les différentes cosaqueries et créer une « Grande armée du Don, du Yaïk et du Zaporojie » composée de cosaques dont la valeur guerrière est aussi forte dans des combats d’infanterie, à cheval que sur mer. En 1670, Razine, qui dispose d’une armée de 20 000 hommes remonte la Volga vers Moscou, jusqu’à Simbirsk ou l’armée régulière mieux organisée et disciplinée stoppe les insurgés devant la ville fortifiée.
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| Stenka Razine sur une tchaïka (Peinture de V. Surikov 1910) |
Cette défaite militaire ne découragea pas Razine qui propagea alors ses idées vers les provinces les plus pauvres séduites par les idées de libération et d’égalité proposées à toute la Moscovie. Dés lors c’est l’embrasement général mais incontrôlé, la région de la Volga et l’Est de l’Ukraine se soulèvent les actions se multiplient, désorganisées et sans commandement véritable, attaquant sans discernement tous les symboles du pouvoir, aussi bien les administrations fiscales que les couvents religieux. La révolte échappe au contrôle de Stenka Razine, et ses troupes s’épuisent autant que son prestige auprès des populations, Les massacres et les mises à sac se succèdent et Razine est excommunié en 1671.
Le doute puis la contestation firent leurs apparitions au sein même des campements des cosaques du Don, et la chevauchée de Stenka, après sa capture à Kaganlyk, se terminera à Moscou où il fut torturé, pendu et équarri sur la Place Rouge .
La révolte de Stenka Razine n’est pas un fait divers dans l’histoire des Cosaques, elle sera suivi de revendications multiples et d’autres soulèvements interviendront pour réclamer les libertés cosaques comme celui de Pougatchev en 1773.
La rébellion de Stenka Razine est restée vivante dans l’imaginaire russe, dénigrée par les uns et sublimée par les autres, elles s’est peu à peu idéalisée, transmise passionnément à travers de nombreuses chansons populaires, et son histoire a été considérée par le régime soviétique comme un acte pré révolutionnaire.
Du souvenir idéalisé de Stenka Razine on retient surtout deux anecdotes cruelles, mais devenues symboles de l’engagement du guerrier pour la liberté et de la valeur accordé à sa communauté:
Lors de sa remontée de la Volga, les cosaques qui l’entourent sont jaloux de l’amour que Stenka Razine porte à sa jeune et belle compagne perse et craignent qu’il ne les délaisse au plus fort des combats pour la protéger. Pour leur prouver son indéfectible attachement à sa communauté guerrière, Razine s’empare alors de sa compagne et la jette dans la Volga tumultueuse et glacée:
La deuxième anecdote chantée, concerne un rêve prémonitoire annonçant à Stenka Razine sa défaite et son exécution prochaines. Cette histoire a donné naissance à l’une des plus célèbres chansons populaires cosaques, « Ой, то не вечер », (Oy da ne vecher) connue également sous le nom de « Rêve de Stephan Razin ». Chanté par de nombreux interprètes cette chanson incarne l’accomplissement du devoir quel qu’en soit le prix et l’acceptation du sacrifice à sa patrie, comme l’exprimeront dans leurs pensées et dans leurs actes de nombreux autres Guerriers, comme en France le Commandant Pierre Guillaume qui disait :


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